posté le 22-04-2014 à 07:07:16

Grasse (90).

 

 

Peut-être que pour cette pince à épiler, je m’étais fait un film dans ma tête ? Et que je devais m’orienter vers une autre hypothèse.

En fait, je pense, que le facteur déclenchant avait été la séance du mercredi précédent au club de poésie du lycée. Avec mon poème, je m’étais identifié à un cactus, plante pas très sympathique au demeurant. Hérissé d’épines, ce végétal n’avait pas un abord facile et accueillant. Tout comme moi peut-être ?

Sandrine m’avait « offert » cette pince à épiler certainement pour me transmettre un message : « tu dois changer, retirer toutes tes épines  et ainsi tu pourras approcher le ballon de baudruche, c’est-à-dire moi ».

Bon, je réfléchirai à cette question !

Les vacances de Pâques commençaient et je n’allais plus voir ma « muse » pendant quinze jours. Loin du lycée je me remis à penser à Lola, ma pute chérie, disparue on ne sait où. En faisant des recoupements, j’imaginais qu’elle se trouvait à Bamako, au mali, dans un bordel ou sur un trottoir de ce lointain pays d’Afrique. Et dans quel état ? J’en voulais beaucoup au sinistre Gédebras, mon voisin manchot qui, apparemment, avait séjourné à Bamako il y a une quinzaine d’années et qui avait dû garder des contacts avec la pègre locale. Je le soupçonnais même d’avoir organisé l’enlèvement de Lola avec l’aide de la bande des « parfumeurs grassois ». N’avais-je pas découvert, sur son vélo de course, une plaque gravée avec le sigle « UCB » qui signifiait « Union Cycliste de Bamako » ?

Je devais faire des recherches sur internet mais c’était impossible dans l’appartement que je louais à Grasse. J’étais obligé de me connecter à une borne Wifi dans un bar ou dans un restaurant. Pas dans cette ville en tout cas où je risquais d’y rencontrer des élèves ou des collègues profs légèrement « langues de putes ». Alors j’optais pour Cannes, la ville voisine où je savais trouver un « Macdo » connecté en Wifi. Je pouvais ainsi joindre l’utile (mon enquête concernant Lola) à l’agréable (la dégustation d’un énorme hamburger dégoulinant). Jeudi me semblait un bon jour pour aller faire mon escapade « gastronomique » à Cannes avant l’ouverture du festival, où la ville devenait alors un véritable enfer.

En attendant, je ranimais ma flamme nostalgique*, en sortant le soir, à la tombée de la nuit. Oh, je n’allais pas bien loin, juste dans une rue parallèle à celle de mon immeuble. C’est là que tapinait Lola ; c’était la belle époque. Elle avait été remplacée à « la cuisse levée » (au pied levé) par Brigitte, une autre pute, sa copine. J’aimais marcher dans cette longue rue assez étroite chichement éclairée par des réverbères en fin de vie et qui recelait pas mal d’encoignures, d’endroits un peu en retrait, de petits espaces tranquilles et qui avait l’honneur d’accueillir une boucherie chevaline, peut-être la dernière de la Côte d’Azur.

Perdu dans mes souvenirs nostalgiques, je n’entendis pas les talons-aiguilles qui martelaient le sol derrière moi. Une main se posa sur mon épaule et j’entendis dans mon oreille distraite :

- Tu viens dans ma voiture chéri ?

En me retournant, j’aperçus Brigitte, la pute, aussi étonnée que moi, qui me proposait ses services tarifiés.

Allez savoir pourquoi, mais dans mon pantalon, sous la braguette, s’érigea instantanément une tour en acier trempé.

Elle me reconnut et s’excusa :

- Ah c’est vous l’amoureux de Lola. Ça tombe bien et mal,  j’ai une mauvaise nouvelle à vous annoncer…

 

A suivre 

 

Notes :

 

* Nostalgie :

Étymologie.

Du grec ancien νοστος nostos (« retour ») et λγος algos (« douleur ») soit « douleur ressentie à la pensée du retour à la maison familiale, mal du pays, du retour dans le passé ».

Définition.

 1. Souffrance causée par le regret obsédant de la patrie. Dans ce sens, on dit plus couramment « mal du pays ».

2. (Par analogie) Regrets, non seulement d’un pays, mais d’un milieu auquel on a cessé d’appartenir, d’un genre de vie qu’on a cessé de mener, d'amis qu'on a perdus, d'un passé qui ne reviendra pas.

 

 

 


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posté le 17-04-2014 à 09:04:39

Grasse (89).

 Suis-je vraiment comme ce monsieur ?

 

Si je m’attendais à ça !

En ouvrant l’enveloppe déposée dans mon casier de la salle des profs, je découvris tout simplement une pince à épiler.

Encore une sinistre plaisanterie, pensais-je en lançant un regard circulaire dans la grande salle où, à 7h30, il n’y avait que moi, le lève-tôt, insomniaque professionnel qui ne dormait que deux heures par nuit.

De toute évidence, quelqu’un voulait m’envoyer un message subliminal, du genre :

- Tu as trop de poils dans les narines,

- Tu as trop de poils dans les oreilles,

- Tes sourcils ressemblent à une forêt impénétrable…

Je filais comme un lévrier vers  les toilettes où j’étais sûr de trouver un miroir pour confirmer mes craintes. La femme de ménage, grosse dinde bavarde, n’avait pas fini d’éponger le sol avec une solution qui puait l’eau de javel. Elle me lança un regard plus dévastateur que ceux de Sandrine qui me vouait une haine farouche (allez savoir pourquoi). Je collais mon visage sur le miroir plus décati qu’un centenaire, éclairé par une lampe hasardeuse qui avait la tremblote et qui semblait souffrir de la maladie de Parkinson électrique et je constatais, qu’en effet,  quelques poils dépassaient de mes narines. Dans ma main droite se trouvait la pince à épiler et j’avais bien envie de l’utiliser pour retirer ces disgracieux filaments pileux pourtant bien utiles pour filtrer l’air pollué riche en poussières.

Seulement deux raisons paralysèrent mes gestes :

- La présence de la femme de ménage qui commençait à croire que j’avais viré ma cuti et qui attendait, avec curiosité, qu’après la pince à épiler, j’allais certainement utiliser du rouge à lèvres.

- La propreté douteuse de cette pince que je ne pouvais malheureusement pas désinfecter avec de l’alcool à 90.

Il y avait bien sur le lavabo, une bouteille d’eau de javel à 99,99% efficace contre les virus et les bactéries, mais la grosse dinde en blouse bleue me surveillait comme si j’allais dévaliser la banque de France.

J’abandonnai donc la partie et je retournai dans la salle des profs qui s’était passablement peuplée durant mon raid avorté dans les toilettes. Il y avait là, Jeanne la prof d'anglais qui me dit « good morning », Philippe le prof de math qui fit un geste parabolique avec sa main droite pour me dire bonjour et Marilyne la philosophe, la garce de service qui me lança « on dirait que tu as passé la nuit dans un tonneau, comme Diogène* » !

J’avais l’impression que mes narines et mes oreilles étaient envahies par des broussailles folles qui désiraient prendre l’air. Il ne manquait plus que Sandrine me vît comme ça. Je reçus un coup de massue sur la tête quand elle entra dans la salle des profs et qu’elle jeta un regard flottant sur ma personne. Et n’était-ce pas elle qui m’avait « offert » cette pince à épiler pour se venger de mon attitude de la veille dans son club poésie ?

A la récré de 10h, je ressemblais à un spaghetti trop cuit enroulé sur lui-même et avachi dans mon fauteuil préféré, situé   dans un coin, au fond de la salle des profs.

Englué dans de la sauce bolognaise, mon cerveau commença néanmoins à élaborer une autre hypothèse…

 

A suivre

 

Notes :

* 

 * Diogène était un mendiant, ivrogne et philosophe grec qui fut surnommé le chien (Cynos en grec). Son école de pensée fut donc logiquement appelée l’école Cynique. Il avait de longues discussions philosophiques avec ses disciples qui étaient tous aussi sales et pouilleux que lui, normal puisque c’étaient des chiens errants.

Il fut un des plus grands clochards de tous les temps, passant le plus clair de sa vie à observer le monde au travers d'un orifice de son tonneau.

 

 

 

 


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posté le 12-04-2014 à 08:37:51

Grasse (88).

 

Statue le Poète.

Sculpture en bronze de l'artiste français: ÉTIENNE (1).

 

 

  Quand j’eus terminé de réciter mon poème, il y se produisit comme un pavage de silence. Les élèves me regardaient, probablement étonnés qu’un prof de physique pût éprouver des sentiments pareils. Aldo, certainement le plus nul de la classe, leva le doigt et s’écria :

- Et c’est ki le cactus ? (Aldo faisait des fautes d’orthographe même en parlant).

Ses camarades le huèrent et il reçut une douche d’injures.

Je répondis :

- Le cactus, c’est moi !

- Et le ballon de baudruche ? s’enquit Gaëlle.

Firmin lui coupa la parole :

- Mais ça doit être une prof du lycée !

Je louchais discrètement sur Sandrine qui s’était isolée au fond de la classe sur une île déserte. Son corps semblait figé dans une catatonie (2) inquiétante.

Aldo, peut-être soumis au dictat de substances psychotropes, semblait balancer entre mutisme et logorrhée (3) baveuse.

- Et c’est un amour impossible ça ?

De nouveau on le fit taire :

- Idiot, que se passerait-il si le ballon de baudruche et le cactus entraient en contact ?

- Bouuummm ! hurla Firmin pour imiter une explosion.

« C’est donc un amour impossible ! » chantonna toute la classe.

- Et c’est qui le ballon de baudruche ? C’est une prof de quoi ? Elle enseigne dans notre classe ?

Je lorgnais sur Sandrine qui semblait s’enfoncer dans le sol, cachée par le buisson de ses cheveux qui avaient acquis une longueur étonnante.  

Ils devinrent curieux, les élèves.

- Mais réellement, pourquoi est-ce un amour impossible entre vous deux ?

Et moi, parce que je n’étais pas leur professeur, je me laissais aller à quelques confidences.

- Moi je l’aime et elle, elle me déteste !

Il me sembla que la salle fut brutalement ensevelie sous des tonnes de ciment frais.

Estelle, qui avait le cœur tendre, eut pitié de moi.

Sandrine, la prof de français me jeta un regard plus flou que les antiques photos de Nicéphore Niépce (4) dans les années 1820.

Pour terminer la séance, je distribuais aux élèves des photocopies destinées à mieux appréhender le concept de la poésie (voir en fin de texte).

En passant près de Sandrine, j’eus comme l’impression de passer dans le flux d’air frais provoqué par un avion à hélice. C’est sûr qu’après l’épisode de la pizza, ce que j’avais fait aujourd’hui l’avait, à jamais, éloignée de moi.

Le lendemain matin, en ouvrant mon casier, dans la salle des profs, j'aperçus une enveloppe qui ne contenait pas de lettre. En la décachetant, je découvris quelque chose qui me plongea dans un abîme de perplexité…

 

A suivre

 

Première piste : rapprochement entre poésie et sentiments

·        La poésie est propre à l'expression des sentiments : le poète exprime son moi intérieur.

·        La poésie fait appel à autre chose que l'intelligence ou la raison ou la logique, elle est irrationnelle.

·        La poésie recourt au lyrisme, propre à rendre compte de l'exaltation et de la passion (hyperboles, images...).

·        La vie sentimentale est un mélange de plaisir et de souffrance, la poésie apporte souvent des remèdes aux maux de la vie.

·        La poésie suggère plus qu'elle ne dit explicitement, comme les sentiments qui prennent souvent des détours pour s'exprimer.

Deuxième piste : d'autres conceptions de la poésie ?

La poésie peut avoir plusieurs fonctions :

·        décrire : le poète latin Horace définit la poésie comme étant de la « peinture » ;

·        recréer le monde ou créer un monde nouveau ;

·        « dévoiler » les faces cachées du monde et des choses (le poète est un « voyant ») ;

·        créer un nouveau langage en travaillant ou en jouant avec les mots ;

·        mettre en valeur des idées, qui sont exprimées avec plus de force et d'intensité que par la prose, défendre des idées politiques ou sociales : c'est la poésie engagée.

 

Notes :

 

1: Etienne est un sculpteur français né en France en 1952. Etienne s’exprime simultanément en termes figuratifs et abstraits. Il ouvre la masse sculpturale et recherche un équilibre organique, maîtrisé entre le plein et le vide. Les œuvres d’ETIENNE expriment les moments forts de rencontres humaines, spirituelles ou artistiques. Ses sculptures, construites sur des oppositions, ont la particularité d’inscrire l’instant dans le mouvement. Son travail est architecturé, construit, composé, lumineux et symbolique.

2:Catatonie : posture corporelle rigide, souvent accompagnée de mutisme et de passivité, observée chez certains schizophrènes.

3: Logorrhée : pathologie du langage qui conduit le malade à déverser un flot rapide et ininterrompu de paroles.

4: Nicéphore Niépce, né le 7 mars 1765 à Chalon-sur-Saône  et mort le 5 juillet 1833 à Saint-Loup-de-Varennes (Saône-et-Loire), est l'inventeur de la photographie.

 


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posté le 07-04-2014 à 07:16:52

Grasse (87).

* 

J’avais devant moi un public hostile : une quinzaine d’élèves prêts à rire de n’importe quoi et une prof, Sandrine, qui me vouait une haine démesurée.

Je voulus quand même préciser un certain point :

- Ce n’était qu’une grossière plaisanterie quand j’ai voulu me comparer à Hugo, Verlaine et Rimbaud. Il s’agissait juste pour vous faire réagir.

Cela les calma quelque peu mais presque tous les visages reflétaient encore une incrédulité patente.

- Pouvez-vous me donner des exemples de situations d’amour impossible ?

Corinne leva la main et déclara :

- Paul aime Ludovic !

Il y eut des cris et des grincements de dents et presque tous la traitèrent d’homophobe.

Firmin intervint à son tour :

- Un arabe aime une juive !

Il y eut un moment de flottement dans la salle et André déclara :

- C’est peu probable mais il n’y a pas d’impossibilité absolue !

Gaëlle murmura :

- Un géant aime une naine !

On la hua copieusement en invoquant la situation de Mimi Matty.

Je calmais le jeu en disant :

- Dans vos exemples, il y a des difficultés culturelles, légèrement anatomiques ou religieuses. Mais ce n’est pas insurmontable.

Aldo se réveilla :

- Un éléphant aime un ver de terre !

- C’est mieux, dis-je, car ici ce ne serait qu’un amour platonique*

- Et un poisson qui aime un chat ?

Tout le monde convint, que, vivant dans deux milieux différents, l’eau et l’air, leur rencontre serait impossible.

Au fond de la salle, Sandrine faisait la « gueule ». De toute évidence, elle n’appréciait pas que je pusse intéresser ses élèves. Elle me lança un regard chargé d’épines qui se perdit entre elle et moi. Pour me montrer son indifférence, elle me tourna, même, le dos, je pus comme ça jeter un œil furtif sur ses jolies fesses rondes bien moulées dans son jeans.

Je posais une dernière question aux élèves :

- Ecrit-on un poème par plaisir ou par nécessité ?

Certains voulurent répondre immédiatement mais je les arrêtais en disant :

- On en reparlera la semaine prochaine ! Je vais vous réciter mon poème maintenant. Vous me direz ce que vous en pensez.

 

L’amour à mort…

 

Il était déprimé.

Son amour impossible,

Le hantait jour et nuit.

Il la voyait si belle,

Avec ses joues bien roses

Et sa peau satinée.

Il regardait de loin,

Diaphane et si légère,

Sa passion interdite,

Mais elle le repoussait.

Il voulait être beau,

Pour elle, pour lui plaire ;

Elle avait peur de lui.

Et qu’aurait-il donné,

Pour une fois la serrer,

Dans ses bras vigoureux ?

Ou danser avec elle,

Un langoureux tango,

Serrés joue contre joue,

Jusqu’au petit matin,

Mais elle le repoussait.

Elle devait le trouver,

Bien laid, ce prétendant,

Surtout pas de son monde.

Résigné, il admit,

Qu’un cactus ne pouvait,

Aimer à en mourir,

Un ballon de baudruche.

 

 

                                                                                                              A suivre


                                                 Notes :



* Platonique : qui reste pur et chaste et où le sexe n'intervient pas.

 

 


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1. anaflore  le 07-04-2014 à 09:12:00  (site)

pas facile de trouver une solution je vais réfléchir....bonne semaine

2. anaflore  le 10-04-2014 à 08:00:04  (site)

on pourrait oter les épines avec une pince à épiler c'est une question de patience mais quand on aime on ne compte pas !!!
as tu lu la reine des neiges???
bon jeudi

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posté le 02-04-2014 à 21:17:01

Grasse (86).

 
Elle devait me voir comme ça, Sandrine,
semi-transparent...
 (Sculpture en bronze de Bruno Catalano*)

 
  « Mais, pas de problème Sandrine, c’est avec plaisir que je te raccompagnerai chez toi à 17h ».

Cette phrase je me la répétais en boucle dans ma tête pendant que Sandrine se rapprochait de moi, pour être sûr de ne pas me tromper cette fois-ci.

Son regard me frôla un bref instant et elle changea de direction pour m’éviter, pour ne pas me demander de lui rendre ce service qu’elle avait réclamé déjà à trois de mes collègues.

Elle m’en voulait et je crois bien que c’était définitif !

Pour elle je n’étais qu'un ectoplasme* sans intérêt.

Pourtant je n’abdiquais pas et le Mercredi suivant à 13h05 je frappais à la porte de la salle 21, là où se tenait le club de poésie animé par ma bien-aimée.

Il y avait une quinzaine d’élèves assis autour d’un ensemble formé par la juxtaposition de dix tables.

Je pensais, quand même, que pour écrire des poèmes, la solitude et je dirais même une certaine souffrance de l’âme étaient nécessaires. Ici ce n’était qu’un brouhaha joyeux qui n’incitait certainement pas aux envolées lyriques et romantiques.

En me voyant, Sandrine vint vers moi, avec la mine renfrognée d’une mère supérieure dans un couvent de nonnes.

Elle me lança un regard chargé de cent flèches empoisonnées et me dit :

- Vous vous êtes trompé de salle ! Ici c’est le club poésie !

Que je traduisis immédiatement dans ma tête :

- Dégage connard !

Elle me vouvoyait en plus, pour étaler tout son mépris comme de la marmelade d’oranges amères sur une tranche de pain rassis.

Les élèves s’étaient tus et nous regardaient. Ils s’attendaient à assister à une dispute.

Elle en rajouta une couche (de marmelade) :

- Depuis quand les professeurs de physique s’intéressent-ils à la poésie !

Elle voulait me vexer, me blesser, m’achever.

Mais au moins, pour un bref instant, à ses yeux, j’avais perdu ma tunique défraîchie de fantôme.

J’étais debout à l’entrée de la salle et j’avais l’impression que d’énormes rivets en acier trempé traversaient mes pieds pour me souder au sol.

Sandrine me tourna le dos pour m’induire de toute son indifférence et moi, comme par miracle, je retrouvais l’usage de mes jambes. J’allai m’asseoir près d’une table laissée libre du côté de la grande fenêtre, mal isolée, qui laissait passer les humeurs capiteuses des parfums qui s’échappaient des cheminées des usines de la ville de Grasse.

Sandrine frappa dans ses mains pour obtenir le silence et déclara :

- Vous allez maintenant réciter les poèmes que vous avez appris.

Albin, Thierry et Océane passèrent au tableau à tour de rôle pour déclamer des poésies de Verlaine, Hugo et Rimbaud.

C’est à ce moment-là que je compris que Sandrine me préparait un coup vache…

Sans me regarder, bien en face des élèves, elle dit :

- On va maintenant demander à Monsieur N………, le professeur de physique de nous réciter un poème, s’il en connait au moins un, bien sûr !

Je me sentis devenir aussi rouge qu'un Apache timide.

J’étais à deux doigts de perdre la face devant tous les élèves. Il fallait que je trouvasse quelque chose à dire.

- Heu, j’ai bien appris dans ma jeunesse, des poèmes, mais j’ai oublié hélas beaucoup de vers !

Les élèves se mirent à rire.

Sandrine gloussa, satisfaite de sa vengeance.

Je devais reprendre la main, juste pour oublier les fesses si rondes de la prof de français.

- Oublions Hugo, Verlaine, Rimbaud et tous les autres, je vais vous réciter un poème bien meilleur que ceux des poètes que je viens de citer.

Sandrine se figea. Les élèves se cabrèrent.

- C’est un poème que j’ai écrit !

Ce fut soudain la grosse rigolade, une cacophonie que l’on entendit depuis la loge du concierge.

Ils étaient tous, prêts à se rouler par terre, morts de rire, devant l’incongruité*** de mon discours…

 

A suivre

 

 

Notes :

 

* Bruno Catalano est un artiste français né en 1960.

Son talent réside dans sa capacité à doter l'insaisissable matériel avec une essence transcendantale. Etant un rêveur romantique, son sujet-cause sculpté prend forme dans le cadre fantastique d'un monde idéal où l'amour, la paix, la beauté et l'harmonie règnent.

**Ectoplasme: individu sans substance ou insignifiant (péjoratif), créature immatérielle.

*** Incongruité: acte ou parole inattendus et choquants.

 

 


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posté le 26-03-2014 à 09:06:43

Grasse (85).

- 

Bon j’imaginais avoir compris pourquoi Sandrine m’ignorait complètement, c’était certainement à cause de mon refus  d’aller chez elle, un Samedi, pour l’aider à décoller la vieille tapisserie de son appartement. Je m’en voulais beaucoup, car ma bouche avait dit des phrases absolument contraires à ce que je pensais. Allez savoir pourquoi.

Il est absolument atroce qu’une personne que l’on aime beaucoup nous trouve vraiment antipathique. On se sent aussi mal qu’un arbitre qui entend dans le stade :

- A mort l’arbitre !

Ou bien quand on a un accident le premier jour où l’on circule avec sa voiture neuve.

C’est la tuile !

Je me contentais à cause de tout cela de la regarder, elle, de l’aimer en silence sans espoir de réciprocité. Ce n’était pas complètement négatif car son attitude alimentait mon inspiration poétique qui me permettait de « pondre » régulièrement un poème bio, du genre des œufs de Loué certifiés 100 pour cent bio ou label rouge.

A défaut de caresses, Sandrine devenait ma muse et malaxait mes neurones !

Je lui envoyais des mails anonymes et romantiques auxquels elle répondait en se moquant de moi, sans savoir qui j’étais et qui me vexaient profondément.

Sandrine était jolie et sexy, mais il lui manquait quelques brins de féminité qui font que la femme devient absolument craquante…

Un matin vers huit heures, alors que la ville de Grasse baignait dans une brume parfumée, Sandrine s’affairait devant le panneau en liège destiné à l’affichage des profs. Je la voyais de dos, ce qui était une bonne affaire pour moi. Elle était tout simplement en train de punaiser, sur la surface ligneuse et tendre, une feuille qui devait être une invitation à une randonnée de cinquante kilomètres dans l’arrière-pays niçois. Une pure folie quoi !

Quand elle quitta la salle des profs pour aller prendre ses élèves, moi, curieux comme une anguille-concierge, je me précipitais vers le panneau pour lire ce qu’elle avait écrit :

 

 

 

 

Pffff, de toute évidence, ce « presque » signifiait que je n’étais pas le bienvenu dans son club de m…e !

Elle avait la rancune tenace !

A cause d’elle, mon cœur semblait se fissurer comme celui d’une brebis promise au sacrifice.

Le lendemain, pour me venger d’elle, je mis un point d’honneur à ne pas reluquer ses fesses. Cela ne la toucha nullement vu qu’elle ignorait mon voyeurisme pédago-fessier.

Au début de la récré de 15h, nous étions quatre professeurs assis autour de la grande table de la salle des profs quand Sandrine entra. Il y avait Philippe, le prof de maths, Jeanne, la prof d’anglais, Basile le prof d’EPS et moi.

Sandrine avait un problème de voiture et elle demanda à Philippe, à Jeanne et à Basile, s’ils pouvaient la raccompagner chez elle à 17h. Les trois professeurs avaient un conseil de classe ce jour-là et furent désolés de ne pas pouvoir répondre favorablement à sa demande.

Il ne restait plus que moi. J’avais baissé la tête pour ne pas la gêner. Elle me jeta un regard furtif qui chiffonna brièvement mon cœur et elle vint vers moi.

J’avais déjà préparé ma réponse et je murmurais cent fois dans ma tête :

- Mais, pas de problème Sandrine, c’est avec plaisir que je te raccompagnerai chez toi à 17h.

Cette fois-ci, il ne fallait surtout pas que je me trompasse de phrase. C’était une question d’honneur, de survie même !

Et pourtant rien ne se passa comme je l’avais souhaité…

 

A suivre  

 


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1. gabycmb  le 26-03-2014 à 13:15:22


Bonjour Prof.
Ah! l'amour ça rend idiot!
Bonne continuation

2. anaflore  le 26-03-2014 à 15:55:22  (site)

au moins ici il y a du suspens.......bon mercredi

3. prof83.  le 26-03-2014 à 16:26:17

A Gaby.
Bonjour.
Merci pour le com.
C'est vrai ça !...
Bonne soirée.

4. anaflore  le 30-03-2014 à 14:10:42  (site)

???? bon dimanche?????en panne???

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posté le 21-03-2014 à 07:21:35

Grasse (84).

 

*

Une rue dans le vieux Grasse.

* 

Dans ma tête commença à s’agglomérer une vague explication de l’attitude de Sandrine à mon égard.

Pour elle, j’étais un fantôme. Point barre !

L’année dernière elle avait décidé d’acheter un appartement dans le vieux Grasse. C’était sa première acquisition et cela la rendait excitée comme une puce. Le seul problème, c’est qu’il y avait des travaux à faire, surtout au niveau des peintures et des tapisseries murales qui avaient l’âge de leurs moisissures.

Moi je n’aime pas les appartements anciens ! J’ai comme l’impression de cohabiter avec des morts, les anciens occupants successifs qui, au fil du temps, étaient décédés dans ces lieux.

Un matin, à la récré de 10h, Sandrine vint s’asseoir à côté de moi. Mon seul regret, c’était qu’elle ne fût pas parfumée, mais au diable mon nez de chimiste, mon cœur se trouva soudain soumis à une brutale accélération comme celle que subissent les pilotes de formule 1 au démarrage d’une course de grand prix. Mes muscles, tétanisés, avaient la densité de l’ébène, ce bois noir des arbres géants d’Afrique. Je n’osais même pas la regarder dans les yeux et je crois même que je me mis à loucher. Mais que me voulait-elle mon Dieu ? Je regrettais le temps ancien quand mes yeux de voyeur se contentaient de caresser ses fesses, de loin, quand elle avait le dos tourné. Elle paraissait gênée. Son genou droit s’appuyait sur ma cuisse et j’avais l’impression qu’une dague acérée trifouillait dans ma chair. J’étais cloué sur place, sur mon fauteuil, comme un Jésus-Christ pédagogique. Elle était à peine maquillée, plus sportive que féminine, je dirais. Moi, je préférais qu’une femme fût le contraire, mais qu’importe, elle était près de moi, rien qu’à moi, mais pour combien de temps ?

Elle se pencha vers mon visage.

Je devins complètement idiot !

Même mes hormones mâles semblaient perdre de leur superbe, affolées, liquéfiées, désabusées et timides.

Elle murmura une phrase que je ne compris presque pas, comme si elle parlait dans une langue gothique.

- Alain, tu sais que j’ai acheté un appartement dans le vieux Grasse, mais il y a quelques travaux à faire. Ça te dirait de venir Samedi chez moi pour m’aider à décoller la vieille tapisserie ? Je te ferai une pizza !

C’est à ce moment-là que je fus nommé le plus grand taré de la galaxie, le débile profond de l’univers, l’idiot de toutes les constellations de l’hémisphère Nord et de l’hémisphère Sud, le nul parmi les nuls, l’illettré des sentiments,  car je lui répondis :

- Je n’aime pas les pizzas !

Elle me regarda, ébahie et se leva sans rien dire. Quand elle me tourna le dos pour aller s’asseoir à la grande table, je n’eus même pas la force de regarder ses fesses.

Je m’en voulais comme une mère qui abandonne son enfant sur la marche froide et humide d’une porte cochère.

J’étais le roi des imbéciles, car en fait j’adore les pizzas, toutes, aux fromages, aux champignons, aux fruits de mer, au jambon, des quatre saisons… Alors pourquoi ai-je répondu : « je n’aime pas les pizzas ! » ? C’est le mystère du siècle, plus difficile à comprendre que la mécanique quantique, que l’origine de l’homme, que les pensées de la femme…

Et depuis ce jour-là, maintenant je sais pourquoi, je suis devenu, aux yeux de Sandrine, un fantôme invisible qui hante le lycée…

 

A suivre

 


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1. gabycmb  le 21-03-2014 à 10:00:44

Bonjour Prof.
Voilà, maintenant on comprend pourquoi Sandrine est aussi désagréable!
Bonne journée.

2. prof83  le 21-03-2014 à 21:19:33

A Gaby.
Bonsoir.
Merci pour le com.
Bon WE.

3. Traiteur lorrain  le 22-03-2014 à 17:15:23

Sur ce coup là votre héros a été, comment dire, une vraie quiche !

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posté le 16-03-2014 à 08:53:33

Grasse (83).

 

 

 

Chez moi, pendant la nuit qui suivit, mon lit ressembla à une gondole à Venise. Comment voulez-vous dormir dans ces conditions ?

Pour elle je n’étais qu’un fantôme, une sorte d’ectoplasme gélatineux pratiquement invisible.

J’avais donc son adresse mail et je comptais bien m’en servir ! Comment ? Mais tout simplement en lui envoyant des messages anonymes. J’avais aussi une adresse mail, mais avec mon nom, ce qui la rendait inutilisable pour ce que je voulais faire.

J’en créais une nouvelle : tonregard@yahoo.fr et un soir je me lançais à l’eau aussi courageux qui chat hydrophobe. Je rédigeais ce mail :

 

Date: …………………….

From: tonregard@yahoo.fr

Subject: Bonjour

To: sandrine….@hotmail.com

 

Les passantes de Georges Brassens.

 

Je veux dédier ce poème,

A toutes les femmes qu'on aime,

Pendant quelques instants secrets,

A celles qu'on connaît à peine,

Qu'un destin différent entraîne

Et qu'on ne retrouve jamais.

……………………………………………….

……………………………………………….

……………………………………………….

……………………………………………….

         

Alors, aux soirs de lassitude,

Tout en peuplant sa solitude,

Des fantômes du souvenir,

On pleure les lèvres absentes,

De toutes ces belles passantes,

Que l'on n'a pas su retenir.

 

 Rapidement je reçus la réponse suivante :

 

Sandrine…. <sandrine….@hotmail.com> a écrit :

 

pfffffffffffffff, ridicule !

 

 

 

Cela commençait mal !

De toute évidence elle n’appréciait pas Georges Brassens.

Je ne voulais pas qu’elle me reconnût ! J’avais bien envie de tout abandonner, laisser moisir dans ma tête tout l’amour que j’avais pour elle. Un amour tout à fait platonique ! S’en rendait-elle compte au moins ?

Alors pour atténuer ma déception, je pensais à mon véritable amour, à Lola la pute qui devait vivre un enfer dans un bordel de Bamako ou sur les trottoirs de cette ville, la nuit…

J’avais envisagé, il y a quelque temps, un voyage  là-bas, dans ce lointain pays d’Afrique pour aller la chercher ou la délivrer plutôt, mais je manquais d’énergie et de courage. Périodiquement pourtant ma volonté semblait grignoter ma couardise  qui ne se laissait pas faire et qui regagnait sans peine le terrain perdu.

La journée qui suivit, au lycée, m’enfonça un peu plus profondément dans cette mélasse dans laquelle je semblais naviguer et sans rame en plus. Dans la salle des profs, nous étions tous assis dans les fauteuils, huit en tout et autour de la table centrale, rectangulaire et encombrée de feuilles et de revues diverses. Sandrine, grande sportive, organisait pour le week-end une randonnée du côté de la vallée des merveilles et circulait dans la salle avec une feuille dans la main pour noter le nom de ceux qui désiraient y participer. Elle allait comme ça de prof en prof, gentille et souriante et notait le nom des volontaires. Elle s’adressa à tous, sauf à moi. Elle m’ignora complètement comme si j’étais absent.

Pourquoi ?

Me trouvait-elle à ce point antipathique ou avait-elle deviné que le mail anonyme avait été envoyé par moi ? Peut-être avait-elle perçu mes regards qui la caressaient en silence et elle ne voulait pas me laisser espérer la moindre relation avec elle ?

Je ne voulais plus penser à tout ça et pourtant, vers 16h42, en plein contrôle de chimie avec une 1èreS, je me souvins d’un événement  survenu l’année dernière et qui expliquait, peut-être, le comportement de Sandrine…

 

A suivre

 

 

 

 


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1. gabycmb  le 16-03-2014 à 09:34:40

Bonjour Prof
Bon dimanche à vous aussi tous les lecteurs du blog.
Sacrée Sandrine!
Bonne reprise.

2. prof83  le 16-03-2014 à 14:39:19

A Gaby.
Bonjour.
Merci pour le com.
Bon Dimanche.

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posté le 11-03-2014 à 08:47:15

Grasse (82).

 444 

Le lendemain matin, comme un clown désenchanté, après un quart de nuit sans dormir à cause du conseil de classe de la veille, j’ouvris mon casier situé sur un mur de la salle des profs. Il était 7h45 et déjà quelques professeurs aux cerveaux périmés, hantaient ce lieu, véritable sas de décompression avant la plongée brutale vers les grands fonds pédagogiques, les salles de classe et peuplés de créatures monstrueuses, les élèves.

Derrière moi, une grande table d’au moins trois mètres de long, autour de laquelle étaient assis Philippe, le prof de maths atteint d’aboulie* chronique, Jeanne la prof d’anglais aux yeux globuleux qui se prétendait presque vierge, Marilyne la prof de philo à demi-divorcée d’Emile, un mari jaloux, professeur de tir à l’arc, qui avait failli nous surprendre un soir dans une position d’acrobatie sexuelle et Sandrine, la prof de lettres modernes, qui avait hérissé mon épiderme à cause du contact de sa cuisse sur la mienne et qui avait affiché à mon égard un mépris indifférent et moqueur. Tous ces enseignants, atteints de logorrhée** professionnelle, remplissaient la salle de leurs phrases et de leurs rires plus que forcés.

Dans mon casier j’aperçus une enveloppe de couleur rouge qui m’inquiéta quelque peu. Je l’ouvris et je sortis une feuille blanche sur laquelle était dessiné grossièrement un cœur rouge lui aussi. Brusquement le silence se fit dans la salle et j’eus l’impression que quatre paires d’yeux étaient posées sur mon dos. Etais-je victime d’une plaisanterie de mauvais goût de la part de mes collègues qui avaient été contaminés par la facétie méchante de leurs élèves ? Je me retournais brutalement pour les surprendre, mais hélas ils avaient tous repris leur activité de bavardage aigu et semblaient m’ignorer complètement.     

Alors qui avait eu l’idée de cette blague de mauvais goût ?

Jeanne qui semblait amoureuse de moi ?

Philippe ? Non, pas possible aboulique comme il était !

Marilyne qui aimait bien décortiquer, en bonne philosophe, les émotions de chacun ?

Je penchais plutôt du côté de Sandrine qui était assise à côté de moi lors du conseil de classe de la veille et qui m’avait vu, pendant une heure, dessiner des cœurs avec mon stylo rouge. Elle voulait se moquer de moi de toute évidence.

Je me sentais ridicule, humilié presque, aux yeux de mes collègues. J’allai dans le coin de la salle pour m’asseoir dans mon fauteuil préféré et je dressai des barricades virtuelles (en faisant la « gueule ») pour décourager toute tentative de dialogue avec les autres, les traîtres…

A la récré de 10h, Sandrine m’ignora complètement comme d’habitude et moi je reluquais ses fesses, moulées dans son jeans, quand elle se pencha un peu pour extraire de la machine à café son gobelet de thé fumant parfumé au plastique.

Elle alla s’asseoir pas loin de moi, près de sa copine, la prof d’allemand, pour la convaincre de participer à une marche de dix kilomètres le Dimanche suivant. Quelle horreur ! Je tendais l’oreille pour capter des informations de filles… Finalement elles échangèrent leur adresse mail pour confirmer ou infirmer la sortie. J’avais bien fait de les espionner un peu car je pus graver dans mon cerveau son adresse mail : sandrine….@hotmail.com.

Avec cette information capitale, j’avais de quoi faire…

 

A suivre

 

Notes :

 

* Aboulie : absence maladive de volonté, incapacité d'agir.

** Logorrhée : flux de paroles. Besoin maladif de parler qu'éprouvent certains sujets en état d'excitation psychique.

 


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1. gabycmb  le 13-03-2014 à 08:20:35

Bonjour Prof
Le suspense continue, je ne m'en plains pas!
Bonne journée.

2. prof83  le 13-03-2014 à 13:34:07

A Gaby.
Bonjour.
Merci pour le com.
Ici ciel bleu et soleil.
Bonne journée.

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posté le 06-03-2014 à 05:59:39

Grasse (81).

 

                              Un conseil de classe passionnant... 

 ****

Sandrine était donc assise à côté de moi, à ma droite.

Moi, je ne savais plus où je me trouvais. C’était la première fois que j’étais aussi proche d’elle et que même parfois, quand elle bougeait sur sa chaise, sa cuisse entrait en contact avec la mienne. Comment voulez-vous qu’avec ça, mon cerveau ne soit pas comprimé par les mâchoires puissantes d’un étau émotionnel. Je sentais parfois, ou peut-être je le croyais tout simplement, la chaleur de sa jambe qui irradiait ma peau à travers son jeans et mon pantalon. Autant dire que le conseil de classe se déroulait sans moi !

Sandrine m’ignorait totalement ! Je devais être aussi transparent qu’une vitre nettoyée avec « vitro-clean » par une femme de ménage méticuleuse. Elle parlait avec son voisin de droite, le prof d’EPS qui la faisait rire avec ses blagues à deux balles. Le proviseur égrenait les noms des élèves par ordre alphabétique et moi je m’ennuyais près de celle qui faisait bouillir mes neurones. J’aurais tant voulu lui dire une phrase ou même un mot, mais rien ne sortait de ma bouche. J’avais l’apparence d’une personne qui avait été piquée par une horde en furie de mouches tsé-tsé affamée et sanguinaire. J’entendais, comme dans un brouhaha de hall de gare, mes collègues donner leurs avis sur tel ou tel élève. Moi, je n’intervenais pas.

Et puis le silence se fit brutalement dans la salle. Je fus un peu surpris et j’entendis la voix du chef d’établissement qui grondait presque :

- Alors que pensez-vous de cet élève Monsieur N….. ?

Tout le monde me regardait, attendant ma réponse. Je me sentais perdu dans un labyrinthe infernal et paranoïaque.

Je ne pus que dire :

- Heu, de quel élève ?

Et Sandrine éclata de rire. Elle murmura quelque chose dans l’oreille du prof d’EPS qui devint hilare à son tour.  

Le proviseur crut bon d’en rajouter une « couche » :

- Monsieur N… a dû synthétiser un gaz soporifique dans son labo de chimie ! Laissons-le dormir !

Et le conseil de classe reprit son cours normal.

Vexé je décidai de ne plus parler dans ce conseil, ce qui ne dérangea personne. Je m’en voulais beaucoup d’avoir donné à Sandrine une telle image de moi, une sorte de larve gluante et repoussante. Jusqu’à 21h je me contentais de faire de petits dessins sur une feuille comme un élève paresseux qui s’ennuie.

Je gribouillais des bombes, des pistolets et des cœurs, des cœurs et encore des cœurs comme un adolescent boutonneux.

A la fin du conseil, Sandrine quitta la salle sans même me jeter un regard, fût-il de mépris.

Le lendemain matin, dans la salle des profs, en ouvrant mon casier, je trouvai une enveloppe dont le contenu me transforma en une statue de sel…

 

A suivre 

 


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1. anaflore  le 06-03-2014 à 07:14:55  (site)

à suivre.....bonne journée

2. gabycmb  le 08-03-2014 à 08:24:44

Bonjour Prof.
Oui, moi aussi j'attends la suite avec impatience!
Bonne fin de semaine.

3. prof83  le 08-03-2014 à 08:47:27

A Gaby.
Bonjour.
Merci pour le com.
Bon WE ensoleillé !

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posté le 01-03-2014 à 09:36:06

Grasse (80).

 ***

Sandrine, côté pile...

*** 

C’était Sandrine, la prof de français ou plus précisément de lettres modernes.

Moi, j’étais dans mon coin, pétri d’ennui et de fatigue et surtout je ne voulais avoir de contact avec personne.

J’attendais.

A 19h, j’avais un conseil de classe et il n’était que 17h20 !

J’avais le temps d'admirer la poussière se déposer sur les objets et il me semblait que je regardais un film d’épouvante dans un petit cinéma de quartier, poussiéreux comme l’espoir. Les profs allaient et venaient et parlaient, parlaient, parlaient ! Où trouvaient-ils encore la force de déblatérer* après une journée de cours passée dans des sortes de tranchées pédagogiques ? J’avais forgé un bouclier virtuel pour me protéger des attaques verbales du front d’en face : je faisais la « gueule », les yeux baissés, aussi sympathique qu’un schizophrène privé de neuroleptiques.

Le temps avançait avec peine comme un radeau en fin de vie sur un fleuve au fond caillouteux.

Il y a une chose que je ne devais pas faire : poser les yeux sur elle !

Et pourtant, je sortis perdant d’un combat mené contre moi-même. J’eus l’imprudence de la regarder, Sandrine, quand elle me tourna le dos pour se programmer un thé à la machine à café. Quelle erreur ! Je me sentais un peu voyeur, mais tant pis, je me mis à reluquer les fesses de Sandrine.

Les fesses de Sandrine !

Moulées dans un jeans plutôt délavé, elles avaient l’arrondi parfait des mappemondes de mon enfance. S’en apercevait-elle que mes yeux caressaient le bas de son dos ? Peut-être, car brusquement elle se retourna vers moi comme pour contempler un fantôme. Aussitôt, je baissais la tête comme un spectre timide : jamais je n’aurais supporté qu’elle devinât mon manège, digne d’un vieux pervers.

Sandrine représentait pour moi un petit soleil qui éclairait le coin obscur dans lequel j’étais assis, vautré dans un fauteuil qui m’engloutissait. Et bien vite elle passa à autre chose, assaillie par ses collègues bavards comme des mitrailleuses qui avaient perdu la tête.

C’est que Sandrine, depuis toujours, m’ignorait comme un gros furoncle mal placé que l’on veut cacher.

Elle, ne me voyait pas et moi je faisais semblant de ne pas la regarder. Je dois avouer que Sandrine m’impressionnait ! Elle était grande, jolie et sportive et moi je me situais (surtout dans ma tête) à l’opposé d’elle. Alors moi, quand j’étais dans la salle des profs, avec les autres et avec elle, mon cœur avait des sursauts de tachycardie  dignes de ceux des coureurs cyclistes complètement dopés à l’EPO**.

J’en arrivais même à oublier la pauvre Lola, peut-être à jamais perdue dans un bordel de Bamako.

Sandrine, ce n’était pas mon amour à moi, ce n’était qu’une muse spirituelle qui faisaient grouiller mes vers. Pas des asticots, mais les vers de mes poèmes qui, grâce à elle,  pullulaient dans ma tête.

A 19h10, le conseil de classe commença et par un hasard funeste, à la grande table de réunion, je me trouvai assis à côté d’ELLE.

Pauvre de moi !...

 

A suivre

 

Notes :

 

* Déblatérer : Parler de façon véhémente contre quelqu'un ou quelque chose. (familier).

** EPO : L'érythropoïétine est connue pour être utilisé comme agent dopant par certains sportifs afin d'augmenter leur endurance et leurs performances (particulièrement les marathoniens et les cyclistes). L'amélioration de la vitesse des cyclistes utilisant de l'EPO est parfois évaluée à environ 10 %. Ce type de pratique dopante peut avoir des conséquences graves, parfois même mortelles. En effet, l’injection d’érythropoïétine synthétique augmente chez un individu la quantité de globules rouges et peut faire passer l'hématocrite de 45 % (chiffre normal) jusqu'à 65 % (chiffre beaucoup trop élevé). Au cours d’un effort physique prolongé, le sportif imprudent qui a eu recours à un tel procédé voit son sang se transformer en une pâte visqueuse et épaisse (hyperviscosité sanguine), susceptible d’entraîner la formation de caillot et de thromboses. Dans ces conditions, les accidents vasculaires cérébraux ne sont pas rares, et une défaillance cardiaque peut même survenir.

 

 


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1. anaflore  le 01-03-2014 à 13:49:15  (site)

ce n'est pas les vacances????bon wk

2. gabycmb  le 01-03-2014 à 18:19:13

Bonsoir Prof.
Côté pile parfait! En attendant le côté face, qui doit être aussi beau!
Bonnes vacances

3. prof83  le 01-03-2014 à 21:02:03

A Gaby.
Merci pour le com.
Le côté face doit rester secret...
Bonne soirée.

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posté le 24-02-2014 à 07:09:56

Grasse (79).

 

*** 

La boîte blanche en carton enrubannée de rouge était posée sur le bureau d’Edmond déjà passablement encombré d’objets divers. Mais que contenait donc cette boîte ? Elle était destinée à protéger des gâteaux, en principe. Mais les regards de Gaëlle et de Roxane laissaient présager le pire.

- Tu n’ouvres pas la boîte ? dis-je à Edmond avec un air innocent.

Mon vieux collègue parut soudain sombrer dans la mer des Sargasses*. Ses yeux semblaient aussi troubles que les eaux des égouts de Marseille.

- Heu, je n’ai pas faim pour l’instant ! finit-il par murmurer.

J’insistais lourdement. J’étais sûr que cette boîte contenait les petites culottes de Gaëlle et de Roxane.

Les deux filles se trémoussaient de plus en plus, partagées entre le fou-rire et l’inquiétude. Je commençais à me demander si ces deux élèves n’offraient pas plus que des gâteaux à leur professeur de mathématiques. Mon doute fut un peu tempéré par la constatation de l’état de délabrement physique et intellectuel d’Edmond Trianglo. Mais que pouvait-il faire avec elles ? A part regarder et un peu les toucher, je n’imaginais pas que sa virilité pût encore posséder la dureté et la rectitude de la règle en acier qui était posée sur son bureau.

J’insistais.

Il résistait comme il pouvait, ce qui me prouvait bien que j’avais raison. Je tentai brusquement une manœuvre d’intimidation.

- Je vais appeler le proviseur !

Et je saisis mon portable en feignant de composer le numéro du chef d’établissement. Ce n’était pas sympa de ma part, mais je crois que ma fatigue me poussait à des actes irraisonnés.

Edmond semblait aussi perdu que le petit chaperon rouge dans la forêt. Ses mains tremblaient. Il se décida enfin à défaire le nœud du ruban rouge.

Je triomphais.

J’ouvris moi-même la boîte, pressé d’en finir et je découvris, posés au fond, sur un petit napperon en papier blanc, un éclair au chocolat et un baba au rhum.

Gaëlle intervint en riant :

- Le baba c’est de ma part et l’éclair est offert par Roxane !

Franchement je me sentais minable et je quittais la salle 17 sans même m’excuser.

C’est que de 16h à 17h j’avais une seconde de trente-cinq élèves difficilement supportables, paresseux et bavards et à 19h un conseil de classe interminable qui allait m’aplatir comme une crêpe. A la fin des cours, je devais attendre deux heures dans la salle des profs avant la réunion tant redoutée.

A 17h15, je m’installais dans le fauteuil bleu pétrole situé dans le coin de la salle, bien décidé à sommeiller et à faire la « gueule » pour dissuader toute tentative de dialogue avec mes collègues tous atteints de logorrhée** pédagogique.

J’étais prêt à sombrer dans la déprime quand quelqu'un entra dans la salle des profs.

C'était Sandrine !... 

 

A suivre

 

Notes :

 

*  Mer des Sargasses : La mer des Sargasses est une zone de l’océan Atlantique nord.  Contrairement à toutes les autres mers du globe, elle n'a pas de côtes, si l'on excepte celle formée par les îles des Bermudes, proches de sa frontière ouest. Elle a une largeur de 1 100 km, et une longueur de 3 200 km environ. Elle tient son nom des algues dites sargassum qui ont la particularité d'y flotter, et de s'y accumuler en surface.

 

 

 

** Logorrhée : pathologie du langage qui conduit le malade à déverser un flot rapide et ininterrompu de paroles.

 

 


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1. gabycmb  le 24-02-2014 à 16:59:02

Bonjour Prof.
Pauvre Edmond! Mais tel est pris qui croyait prendre.
Dernière ligne droite, plus que quatre jours avant la quille!!
Bonne soirée

2. prof83  le 24-02-2014 à 22:32:25

A Gaby.
Bonsoir.
Merci pour le com.
Bonne semaine.

3. anaflore  le 27-02-2014 à 09:06:29  (site)

curiosité!!!bonne journée

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posté le 20-02-2014 à 08:39:57

Grasse (78).

La boîte en carton...
 
 Je soulevai donc le couvercle de la boîte en carton, posée devant moi sur le bureau d’Edmond, un fouillis digne des champs de bataille de la guerre 14-18.

Ce que je découvris alors aurait plongé dans l’extase un fétichiste convaincu de petites culottes et cette boîte aurait représenté, pour lui, la caverne d’Ali-Baba. Il y avait là un tas de strings surtout, de couleurs variées : noires, blanches, chair, dorées même. Chaque exemplaire représentait un 18 sur un devoir de mathématiques de Gaëlle ou de Roxane. Je ne sais pas pourquoi, mais ma main plongea dans cet amoncellement de tissus multicolores, histoire de connaître leur nature: lycra ? coton ? soie ?...Malgré moi, un frisson malsain parcouru mon échine, que je réprimais bien vite ; c’était une question de moralité qui ne devait souffrir d’aucune dérive. Aussitôt je retirai ma main comme mordue par un piranha de la pire espèce. Edmond sembla se réveiller d’une léthargie de pré-sénilité acquise au cours des longues années passées à enseigner dans des conditions pires que celles des rues de Kaboul à la nuit tombée et se méprit sur mon geste. Les Talibans ont des kalachnikovs et les élèves, des armes encore plus destructrices : des Smartphones !

- Oh, ne t’inquiète pas ! Tous ces strings sont propres !

Il me tutoyait de nouveau.

Une panique rétroactive fit vibrer les racines de ma moelle épinière, quand je pensai à la vie de débauche, avec toutes les maladies qui vont avec, que devaient mener Gaëlle et Roxane depuis bien des années…

Je respirais un bon coup pour enrichir en oxygène mon cerveau qui détestait être en apnée. Edmond était déjà ailleurs ou nulle part, projeté dans un monde de fantômes  gélatineux qui le harcelaient. Sa mémoire, par à-coups, remontait à la surface :

- Mais si vous voulez, j’ai une autre boîte qui contient des petites culottes sales !

On atteignait là le paroxysme du scabreux !

Edmond Trianglo, le prof de maths qui portait si bien son nom, se rendait-il compte du marché qu’il me proposait ?

- Non, ça ne m’intéresse pas ! répondis-je sèchement.

En regardant la tête de mon vieux collègue, je me dis que je ne pouvais pas lui infliger ça, avertir le proviseur. J’allais donc abandonner la partie, laisser faire, continuer ainsi jusqu’à la fin de l’année scolaire. De toute façon, dans l’éducation nationale il y avait des mystères jamais éclaircis et un peu plus, un peu moins, cela n’allait pas changer la face du monde.

Je m'apprêtais donc à quitter la salle 17, quand deux coups discrets furent frappés à la porte. Edmond, naturellement, n’entendit rien.

Gaëlle et Roxane entrèrent sans se gêner. Elles parurent un peu surprises en me voyant, sans plus. Elles dirent en chœur :

- On vient pour le cours particulier de mathématiques !

Et en jetant ses yeux dans les miens, Gaëlle ajouta :

- Mais ce serait sympa d’avoir aussi une aide en physique !

Je commençais à avoir des bouffées de chaleur devant l’audace de ces deux filles. Je ne réagis pas quand je vis nos deux élèves aller faire la bise à leur vieux prof de math.

Roxane s’avança vers Edmond en lui tendant une boîte de gâteaux entourée par un ruban rouge :

- C’est pour vous remercier de votre gentillesse, Monsieur Trianglo, comme d’habitude, ce sont vos friandises préférées avec le parfum que vous adorez !...

Et Edmond devint tout rouge.

Et moi je me demandais si cette boîte contenait vraiment des gâteaux…

 

A suivre

 

 


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1. anaflore  le 20-02-2014 à 09:05:43  (site)

le mystère est levé ......à suivre bon jeudi

2. gabycmb  le 20-02-2014 à 13:01:43

Bonjour Prof.
Il s'en passe de belle dans l’éducation nationale!
Bonne journée.

3. prof83  le 20-02-2014 à 14:20:35

A Gaby.
Bonjour.
Merci pour le com.
Oui, il y a des mystères dans l'éducation nationale!
Bonne journée.

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posté le 16-02-2014 à 08:13:21

Grasse (77).

 

  

Edmond Trianglo, 69 ans (ou plus), professeur de mathématiques.

  

Edmond me regardait, mais pas franchement. Il avait l’attitude apeurée de celui qui allait mal finir. Dans peu de temps certainement. Je n’étais pas sûr qu’il me reconnût. Le bureau, derrière lequel il était assis, avait l’aspect d’un champ de bataille qui me mettait mal à l’aise.

- Tu vends de la philo, c’est ça ? murmura-t-il.

Il avait oublié que j’étais prof de physique. Je le lui dis. Oui je vendais de la physique au poids, j’en vendais des tonnes, des mètres cubes, des kilomètres à des élèves qui n’assimilaient rien, préoccupés par des activités plus que douteuses qui détruisaient leur cerveau.

Franchement j’avais envie de fuir, comme ça, tout abandonner, cesser de lutter. Mon cerveau devenait de la bouillie « premier âge », à la citrouille parfumée à la citronnelle. Mais il fallait que je lui demandasse, à ce prof-vintage, égaré dans l’espace-temps, des précisions sur Gaëlle et Roxane. J’essayais d’articuler le mieux possible pour que mon message ne fût pas brouillé par sa surdité plus qu’avancée.

- Dis-moi, que penses-tu de Gaëlle et de Roxane, de terminale S ?

- Gaëlle et Roxane ? Gaëlle et Roxane ?

Il psalmodiait des noms, certainement inconnus de lui ou plutôt oubliés.

- J’ai remarqué qu’elles avaient toujours 18 en mathématiques.

- Peut-être oui, ne se mouilla-t-il pas.

- Peux-tu vérifier sur ton carnet de notes, s’il te plait ?

Edmond Trianglo pataugeait encore dans des carnets de notes que les librairies et les papeteries ne vendaient plus, vu que c’était démodé et qu’en plus elles avaient toutes fait faillite.

Il chercha dans ses affaires, le pauvre, et par un miracle incompréhensible il le trouva. C’était une sorte de cahier rouge à la mine chiffonnée. La couverture cartonnée était ridée et tachée comme son visage. Ses doigts déformés par de l’arthrose, gonflés et tordus comme ceux d’une sorcière, avaient du mal à faire défiler les pages.

- Oui vous avez raison, s’étonna-t-il.

Ciel, il ne me tutoyait plus ! Ma visite avait dû lui faire perdre quelques milliers de neurones. Et les souvenirs qui vont avec.

Bon il fallait bien que je menasse cette affaire jusqu’au bout :

- C’est bizarre, avec moi elles ont toujours zéro. Elles sont nulles en physique et je me demande bien comment elles se retrouvent en terminale S.

Il parut gêné, Edmond. Secoué par mon attaque peu amicale, quelques DEL peu lumineuses avaient dû s’allumer dans son cerveau. Il trouva une parade de pacotille :

- Je leur donne des cours particuliers !

- Ne serait-ce pas plutôt elles qui vous donnent quelque chose ? Ou plutôt qu’elles vous vendent ?

Je soupçonnais tout simplement, qu’en échange de leurs strings, Edmond mettait 18 à tous leurs contrôles. Il lança un « heu » qui ressemblait à un hennissement prolongé d’un vieux cheval mené à l’abattoir.

Je craignis brusquement qu’il me fît là, brutalement, un infarctus pédagogique. Et ce sont les pires ! Il se leva sans rien dire et se dirigea vers une armoire métallique grise, cabossée et rouillée aux entournures. Il revint avec une boîte en carton qu’il posa devant moi.

- Tenez, je vous donne tout si vous n’avertissez pas le proviseur !

Quel marché me proposait donc Edmond Trianglo, le professeur de mathématiques ?

Un peu curieux, quand-même, je soulevai le couvercle en carton et je découvris…

 

A suivre

 

 


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1. gabycmb  le 16-02-2014 à 09:26:41

Bonjour Prof.
Je me suis absenté une semaine, j'ai mis ma lecture à jour.
Je ne connaissais pas l'infarctus pédagogique.
Bonne semaine, les vacances sont proches!

2. anaflore  le 16-02-2014 à 09:48:02  (site)

heu ce n'est pas ma gaelle!!!!!bon dimanche

3. prof83  le 16-02-2014 à 14:57:10

A Gaby.
Bonjour.
Merci pour le com.
Les vacances seront les bienvenues.
Bonne soirée.

4. anaflore  le 17-02-2014 à 08:52:03  (site)

bon il y a quoi sous le couvercle???bon lundi nous toujours noyé...

5. concreteblockmachine  le 19-02-2014 à 11:08:35  (site)

Bonjour Prof.et bonne journee

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posté le 11-02-2014 à 07:10:48

Grasse (76).

 Françoise Jétoulu, la documentaliste...

 

 

Avec tous les trous qu’il avait, mon emploi-du-temps semblait avoir été criblé de balles. Justement ce jour-là, je n’avais pas  cours de quinze heures à seize heures, j’en profitais pour aller rendre visite à Françoise Jétoulu, histoire de lui rapporter son string et de trouver une oreille compatissante pour écouter tous mes petits soucis. Le hic, c’était que Françoise n’avait pas la « fibre maternelle » et aller pleurer dans son giron, c’était se comporter à ses yeux comme une limace dépourvue de virilité. Le CDI était désert comme d’habitude ! Les livres-papier n’avaient plus la cote en ce début de XXIème siècle. Elle  me vit de loin et vint vers moi, souriante, peu coutumière du fait et les bras chargés de livres et de classeurs.

- J’ai pensé à toi, me dit-elle, en me tendant une abondante documentation sur Bamako.

- Et moi à toi, lui-répondis-je, en lui rendant son string noir.

Elle sourit. Je me méfiais d’elle. Elle avait le regard d’une louve affamée…Elle dégoulinait d’hormones. Je me suis dit que j’avais intérêt à rompre le contact, quand elle me saisit l’avant-bras en me murmurant :

- Tu veux qu’on aille faire un tour du côté de la photocopieuse ?

L’invitation était claire et moi je n’avais pas trop envie de remuer mes neurones, ni de faire croître mon organe érectile au toucher… Comment refuser sans la fâcher ?

- J’ai du travail et j’ai cours à seize heures !

Son sourire se figea sur son visage qui parut battu par les flots impétueux d’une tempête bretonne. Je savais qu’elle allait devenir méchante.

- De toute façon, toi en cinq minutes c’est fini !

Avait-elle chronométré la durée de notre dernier assaut amoureux ? Elle me lança sa dose de venin habituelle :

- Allez dégage et ne viens plus me relancer !

Je ne me fis pas prier pour quitter le CDI. Françoise devenait fatigante à la longue.

C’est vrai que je devais mener une petite enquête au sujet de Gaëlle et de Roxane, mes deux élèves qui avaient essayé de me vendre leurs strings ou de les échanger contre un 18 aux contrôles de physique. J’allais en salle 17 où j’étais sûr de trouver Edmond, un prof de math qui enseignait dans la même terminale que moi.

Edmond campait pratiquement dans le lycée et sa salle était devenue presque son pied-à-terre pédagogique. Je frappais à la porte et j’entrais dans la classe. Pas d’élèves, bien sûr, car Edmond s’était débrouillé pour n’avoir cours que le matin. Comment avait-il fait ? Mystère ! Il était assis à son bureau, occupé à une activité harassante, angoissante, « chiante » : la correction des copies. Il avait les cheveux blancs, Edmond, il n’était pas tout jeune, je lui donnais bien dans les soixante-neuf ans. Il ne m’entendit pas entrer, car il était presque sourd : les bavardages et les cris des élèves sont comme des coups de canon, ça abîme les tympans. Il leva la tête, choqué par une nouvelle formule mathématique découverte sur la copie d’un cancre et il me vit !

- Tiens bonjour toi !

Il avait oublié mon prénom.

Me reconnaissait-il au moins ? Les profs en vieillissant longuement dans les établissements scolaires, victimes du stress et de l’usure psychique, avaient tendance à perdre la mémoire et même à « choper »  la maladie d’Alzheimer.

J’avais intérêt à être clair et concis.

- Je viens au sujet de Gaëlle et de Roxane…

- Qui ?

J’avais prévu le coup et j’avais apporté le trombinoscope photographique de la terminale S que nous avions en commun. Du doigt, je lui désignais les deux vendeuses de strings.

La vue d’Edmond avait connu des jours meilleurs. Il voyait aussi bien qu’il entendait, ce qui faisait de lui  un primo-handicapé : presque sourd et aveugle, le pauvre !

- Jolies cuisses ! finit-il par dire.

Bon, il les avait reconnues…



A suivre


 


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posté le 06-02-2014 à 09:01:35

Grasse (75).

 
 

Debout devant moi Gaëlle et Roxane attendaient ma réponse.

Je ne savais pas quoi dire et je me méfiais de l’attitude des élèves de cette génération. Ils avaient peu à peu rogné la distance entre eux et les profs et notre statut ne possédait plus l’aura* d’antan.

- Quoi ? répondis-je vaguement en les regardant dans les yeux.

Gaëlle, jolie blonde, je dois l’avouer, parla la première :

- Monsieur, on a remarqué que vous aimiez beaucoup les strings !

Et voilà, elles avaient tout vu, les coquines et je m’attendais au pire avec ces deux délurées. Il fut un temps où une bonne « engueulade » et une menace de sanction auraient annihilé toute velléité de copinage avec un prof, mais l’époque avait changé et il fallait jouer finement maintenant pour éviter tout débordement. Je me trouvais presque dans l’obligation de me justifier.

- C’était juste pour essuyer mon front. Il fait si chaud dans cette salle !

La réplique de Roxane, la rousse, fut immédiate :

- Avec un string ?

J’avais envie de la gifler cette pimbêche qui redoublait sa terminale et qui avait zéro à tous ses contrôles de physique.

Françoise Jétoulu, la documentaliste, avait absorbé toute mon énergie et je me sentais aussi faible qu’un têtard anorexique.

- Mais vous voulez quoi au juste ? commençais-je à m’emporter, pour ensuite modérer ma colère naissante.

Gaëlle, avec un aplomb insolent me répondit :

- On peut vous donner nos strings si vous voulez !

Roxane lui coupa presque la parole pour préciser :

- Ou plutôt vous les vendre !

Dans quel guêpier m’étais-je fourré ? J’avais bien remarqué qu’elles portaient des strings lorsque je circulais dans les rangs pour surveiller  les contrôles. Des strings qui apparaissaient au bas de leur dos en débordant de leurs jeans taille basse. Elles avaient peut-être remarqué mes regards innocents qui s’égaraient parfois sur le haut de leurs fesses. C’étaient déjà des femmes à dix-huit et dix-neuf ans.

- Me les vendre ? Je réagis comme je pouvais, au bord de l’épuisement.

- Oui quinze euros pièce gloussa Gaëlle.

Et Roxane ajouta :

- Mais c’est plus cher si vous désirez des strings portés plusieurs jours !

C’était du délire ! Existait-il donc un commerce de culottes dans ce lycée ? Mes collègues mâles était-ils au courant de cet odieux trafic ?

Mon mutisme leur fit croire que j’hésitais à accepter, alors que mon cerveau commençait  à se ramollir presque comme celui de Monsieur Ladérovitch, mon malheureux voisin atteint de la maladie d’Alzheimer.

C’est alors que Gaëlle me relança :

- On sait que les professeurs n’ont pas un gros salaire, alors on pourrait s’arranger…

En fait je me souvenais d’une information que j’avais lue il y a quelque temps et qui affirmait que certaines lycéennes japonaises, surtout à Tokyo, vendaient leurs culottes à de vieux messieurs friands des arômes juvéniles.

Et moi je n’étais friand que de Lola !

Roxane, pour la première fois, parut gênée, quand, à son tour, elle prit la parole.

- En fait, vous pourriez remplacer les quinze euros par…

Elle cessa de parler en jetant un regard presque désespéré à sa copine, qui, aussitôt, prit le relai.

- Voilà, pour chaque string que l’on vous offre, vous nous mettez un 18 aux différents contrôles.

Je leur répondis tout simplement :

- Non !

Les deux donzelles se figèrent comme des statues de sel et elles sortirent de concert leur smartphone en me disant :

- Désolées, alors on va être obligées de twitter sur vous…

Et elles sortirent de la salle en se déhanchant de manière à me montrer, encore plus, le haut de leur string qui dépassait de leur jean taille basse…

Moi je commençais à ressentir une certaine angoisse, comme celle d’une écrevisse prisonnière d’une nasse**…

 

A suivre

 

 

Notes :

 

* Aura : rayonnement qui semble émaner d'une personne ou d'une chose.

** Nasse : panier de pêche dont l'entrée très resserrée piège le poisson ou les crustacés.

 
 

 

 

 

 


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1. gabycmb  le 06-02-2014 à 11:45:50

Bonjour Prof
Ça sent l'arnaque! Les élèves aujourd'hui savent vous manipulez
Bonne journée.

2. prof83  le 06-02-2014 à 14:34:18

A Gaby.
Bonjour.
Merci pour le com.
Oui c'est un métier difficile.
Bonne soirée.

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posté le 01-02-2014 à 09:05:29

Grasse (74).

 
Gaëlle et Roxane.
 

Inutile de décrire, je crois, ce qu’il se passa dans la salle de reprographie. Disons, que pendant trente minutes j’ai eu à faire à une espèce de nymphomane déchaînée avec beaucoup de vigueur et d’imagination. Quand je sortis de ce petit lieu de « débauche » pour aller dans le CDI, j’aperçus Jeanne, la prof d’anglais, qui corrigeait encore des copies. Françoise Jétoulu avait tari mes précieuses réserves de carburant bio en usant et en abusant de ses avantages buccaux et vaginaux qui semblaient mener une vie totalement indépendante d’elle. Moi, j’avais les jambes qui flageolaient et les neurones saturés de décharges d’influx nerveux qui me mettaient au bord du court-circuit cérébral. Je n’avais même pas cherché de documentation sur le Mali et donc je savais bien que je devrai retourner un de ces jours au CDI.

J’avais cours à quatorze heures avec une terminale plutôt tranquille, qui, à ce moment de la journée, digérait le repas de la cantine, se reposait des galipettes perpétrées dans les coins peu fréquentés du lycée et tentait d’assimiler les composés toxiques des différents produits illicites consommés à l’ombre des toilettes des filles et des garçons. C’était le train-train quotidien qui ne dérangeait plus personne.

Les élèves, pseudos-zombies, s’assirent en silence, comme bâillonnés par une bande-Velpeau chimique. Ils ne protestèrent pas lorsque je leur dis qu’on allait faire une série d’exercices de physique pour les préparer au Baccalauréat. Ils allaient ainsi pouvoir dormir tranquillement et moi aussi.

Dans la rangée centrale, au premier rang, juste en face de mon bureau, étaient assises Gaëlle et Roxane, deux filles multi- redoublantes, déjà majeures et vaccinées. Vêtues de jupes assez courtes, elles me montraient parfois leurs cuisses, volontairement ou pas, je l’ignore. En tout cas, je dois l’avouer, il arrivait que mon regard se posât sur leurs jambes, sans état d’âme puisqu’elles avaient plus de dix-huit ans.

Il faisait chaud dans la salle, pas loin de vingt-trois degrés Celsius affichés par mon thermomètre électronique qui était posé sur ma table. La fatigue et l’atmosphère confinée de la classe me firent transpirer : quelques gouttes de sueur s’épanouirent sur mon front presque brûlant. Avais-je de la fièvre ? Instinctivement ma main plongea dans la poche de mon pantalon à la recherche d’un mouchoir. Ouf j’en trouvais un, avec lequel je tamponnais mon visage pour faire disparaître toute trace de transpiration. C’est à ce moment-là que Gaëlle et Roxane éclatèrent de rire. Je venais d’essuyer ma peau avec un string noir plutôt négligé. C’était le string de la documentaliste, qu’elle avait dû glisser dans ma poche au cours de nos ébats amoureux. J’étais plus que gêné !

Heureusement la sonnerie de fin de cours retentit et les élèves commencèrent à ranger leurs affaires. A part les deux filles du premier rang, personne n’avait rien remarqué. La salle se vida très vite, ou presque, car en relevant la tête, je vis, debout devant moi, avec un air égrillard, Gaëlle et Roxane qui me dirent en chœur :

- Monsieur, on a une proposition à vous faire !...


A suivre


 


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1. gabycmb  le 01-02-2014 à 13:35:01

Bonjour Prof.
Houlà! Ça se corse !!
La pluie sur le Languedoc, nous y avons droit, tous les samedis depuis trois semaines.
Bonne après midi.

2. prof83  le 01-02-2014 à 14:18:40

A Gaby.
Bonjour.
Merci pour le com.
Ici le temps est variable. En ce moment il fait assez beau.
Bonne soirée.

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posté le 27-01-2014 à 07:10:54

grasse (73).

 

 

Finalement, grâce à Monsieur Ladérovitch, je pouvais supposer que Lola se trouvait probablement à Bamako, la capitale du Mali et, fait troublant, que l’instigateur de son rapt, par le gang des parfumeurs grassois, était tout simplement Monsieur Gédebras, ancien chimiste qui avait perdu un bras lors de l’explosion, il y a quelques années, survenue dans son labo de synthèse des parfums à Grasse. De plus la plaque vissée sous la selle de son vélo de course :

 

 

 

 

 

représentait la carte du Mali et le sigle U.C.B pouvait signifier tout simplement « Union Cycliste de Bamako ».

Au cours de l’enlèvement nocturne de Lola, Monsieur Ladérovitch, témoin involontaire de ce délit avait dû entendre une phrase du genre :

- Lola, sale pute, on va t’envoyer tapiner dans un bordel de Bamako !

Peu à peu le puzzle prenait forme.

Lola se trouvait en Afrique et devait certainement vivre un enfer !

Mon moral fit un saut dans un gouffre sans fond et je me dis que j’avais perdu définitivement ma « chérie ».

La nuit qui suivit, blanche et noire en même temps, fut une sorte de combat, perdu d’avance, contre l’insomnie qui ramollissait mon cerveau en dissolvant le peu de neurones qui me restaient.

Le matin, j’avais récupéré un peu de ma « substantifique moelle » et je pensais que je devais tenter quelque chose pour venir en aide à la pauvre Lola.

Pour moi, le Mali était un pays lointain et parfaitement inconnu et, au lycée, vers treize heures dix, j’allais demander de l’aide à Françoise Jétoulu, la documentaliste. Je la trouvais au CDI en train de ranger quelques livres sur une étagère.

Elle m’ignora complètement la salope !

Depuis notre « contact » raté du mois précédent, elle était fâchée contre moi et me traitait d’impuissant, d’ectoplasme gélatineux et de multiples autres mots aussi doux que le fiel frelaté d’un démon sénile.  

Dans le fond du CDI, près de la fenêtre, Jeanne, la prof d’anglais aux yeux globuleux, corrigeait des copies. Elle jeta vers moi un demi-regard qui se voulait indifférent, mais qui dégoulinait de curiosité plutôt malsaine. Je voulais demander à Françoise Jétoulu de la documentation sur le Mali. Elle ne me regarda pas et me dit :

- Débrouille-toi tout seul ! Je ne suis pas ta bonniche !

La fine oreille de Jeanne capta cette réplique cinglante et sur son visage s’imprima un sourire tout britannique. J’étais bien entouré dans ce lieu rempli de livres et où deux femelles me voulaient du mal ou peut-être trop de bien, allez savoir.

J’errais un petit instant parmi les rayonnages bourrés de livres qui me donnaient la nausée. Françoise, l’air de rien, louchait sur moi, savourant sa vengeance de femme rejetée.

Moi, j’eus une pensée comme ça, qu’il était moins dangereux d’affronter un dragon de l’île de Komodo* que deux dames jalouses, revendicatrices, nymphomanes et capables de tout lorsqu’on abordait avec elles les rivages escarpés de la sentimentalité sexuelle.

J’avais envie de partir et d’aller parler avec le prof d’EPS, un homme lui, aux idées aussi linéaires que la fonction mathématique du même nom. Mais allais-je me décourager si facilement et abandonner, dès les premiers obstacles, la longue épreuve de la recherche de Lola ?

J’allai dans la petite salle de reprographie avec une petite idée presque machiavélique dans la tête. Un lieu sans fenêtre, éclairé par Léon, le néon, ou plutôt son remplaçant, car Léon avait péri un après-midi, lorsque Françoise s’était assise sur une petite table pour me demander de contempler tous ses trésors intimes et à l’occasion de les câliner avec ma langue.

Caroline, la machine-photocopieuse sembla me regarder, inquiète. La pauvre, elle avait un certain âge et les émotions fortes pouvaient la tuer. Je soulevais son couvercle et je passais ma main droite sur la vitre épaisse, comme pour la rassurer.

Mais qu’allais-je photocopier ? Je me traitais d’IDIOT car je n’avais rien prévu. Finalement, un peu inquiet quand même, je plaçais ma carte d’identité au centre de la vitre, je mis deux cents feuilles blanches et vierges dans le bac prévu à cet effet et, idée géniale, je dévissais la petite pièce métallique dans le bac de réception des photocopies, qui servait à retenir les feuilles imprimées. Et je programmai cent-cinquante exemplaires. Le sort en était jeté : j’appuyai sur le bouton de départ. La première copie tomba par terre et la deuxième aussi ainsi que les cent-quarante-huitièmes suivantes. Le sol de la petite salle était recouvert de feuilles.

J’allais demander de l’aide à Françoise Jéloulu qui me traita de débile et qui ferma la porte de communication avec le CDI. Elle s’assit par terre, sur les feuilles en retroussant sa jupe et elle me dit :

- Maintenant, il faudra que tu m’obéisses pour réparer ta « connerie » !

Et j’ai dû réparer !...

 

A suivre

 

Notes :

 

 

 

 


* Le Dragon de Komodo est une espèce de varans qui se rencontre dans les îles de Komodo, Rinca, Florès, Gili Motang et Gili Dasami en Indonésie centrale. Membre de la famille des varanidés, c'est la plus grande espèce vivante de lézard, avec une longueur moyenne de 2 à 3 mètres et une masse d'environ 70 kg. Sa taille inhabituelle est attribuée au gigantisme insulaire car il n'existe pas, dans son habitat naturel, d'autres animaux carnivores pouvant occuper ou partager sa niche écologique, et aussi à ses faibles besoins en énergie. En raison de leur taille, ces varans, avec l'aide de bactéries symbiotiques, dominent les écosystèmes dans lesquels ils vivent. Bien que les Dragons de Komodo mangent surtout des charognes, ils se nourrissent aussi de proies qu'ils chassent, invertébrés, oiseaux ou mammifères.

 

 


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1. anaflore  le 27-01-2014 à 08:54:10  (site)

bon iras tu à bamako ? moi pour l'instant j'attends mon
passeport mais pas vraiment besoin car avec mes microbes déjà bien si j'arrive à sortir de mon antre et surtout de mon lit!!!bonne semaine

2. gabycmb  le 27-01-2014 à 15:35:15

Bonjour Prof.
Il faut être un bon bricoleur dans la vie, si on veut s'en sortir!
Bonne soirée

3. prof83  le 27-01-2014 à 22:09:02

A Gaby.
Bonsoir.
Merci pour le com.
Bonne soirée.

4. iso 22000  le 08-02-2014 à 12:43:38  (site)

profiter la vie vous avez une seul occasion

5. IFs  le 08-02-2014 à 12:50:24  (site)

prof meci pour cet intervention

6. prof83  le 09-02-2014 à 08:49:22

A iso 22000 et IFs
Merci pour les coms.

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posté le 22-01-2014 à 08:46:55

Grasse (72).

 
Une anagramme... 
 

Bokama ! Mais que signifiait ce mot dans la bouche de Monsieur Ladérovitch ?

Un instant lucide, mon voisin retomba bien vite dans le néant, certainement une lointaine planète habitée par des monstres. Il se recroquevilla ensuite comme un fœtus apeuré pour offrir le moins d’accès possible à tous ses ennemis qui lui voulaient bien du mal.

Je désertai ce local aux deux roues déjà préoccupé par ce mot mystérieux qui ne voulait peut-être rien dire. J’emportais cette énigme chez moi pour essayer de la résoudre le plus rapidement possible.

Et si Monsieur Ladérovitch, qui mélangeait déjà les mots dans son cerveau périmé, mélangeait aussi les lettres comme dans une anagramme ? N’avait-il pas déjà remplacé « Lola » par « Allo » et ensuite « Allo » par « téléphone » ?

Voyons voir, jouons à ce petit jeu alphabétique !

En partant de « Bokama » et en permutant les lettres de ce mot j’obtenais :

- Makabo,

- Obamak,

- Kamabo,

- Mobaka,

- Bomaka,

- Komaba,

Tous ces mots n’avaient aucune signification!

Peu à peu j’avais l’impression que mon cerveau se diluait dans mon crâne, criait « au secours ! », perdait des neurones…

Minuit déjà et je ne dormais point ! Mais pourquoi a-t-il fallu que je tombasse amoureux de cette pute qui se fichait littéralement de moi ? Pourquoi ne pas me laisser faire par Jeanne, la demi-vierge, la prof d’anglais aux yeux globuleux qui me poursuivait de ses assiduités amoureuses dans les longs couloirs du lycée et dans la salle des professeurs ?

« 1 :23 » c’était l’heure projetée sur le plafond, en chiffres lumineux rouges, par mon radioréveil silencieux comme un muet de naissance.

« Alain, tu es nul en anagrammes ! » pensait mon cerveau presque vide, à demi submergé par les brumes du sommeil cotonneux.

Le lendemain, j’avais cours à huit heures, c’est à dire que je devais me lever à cinq heures du matin, une vraie torture ! Et en plus je commençais par la 1èreS1, une classe d’antipathiques, paresseux comme des unaus* dépressifs. Décemment je ne pouvais pas leur imposer encore un contrôle surprise !

« 1 :37 » après un « Oambka » cauchemardesque, en sueurs sous mes cinq couvertures en laine, je trouvais enfin le MOT :

- Bamako !

La capitale du Mali !

« 1 :39 » j’allais dans la cuisine boire un verre d’  « Evian », la bouche aussi sèche que les chaussettes de qui vous savez…

J’en profitais pour aller faire un tour aux toilettes, histoire de passer une fin de nuit tranquille…

Mais pourquoi Bamako ?...

 

A suivre

 

Notes :

 

* Unau :

Mammifère édenté des forêts d'Amérique tropicale, encore appelé paresseux à deux doigts. (L'unau se déplace avec lenteur dans les branches, tête en bas, accroché par les fortes griffes de ses membres).

 
 


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1. gabycmb  le 22-01-2014 à 12:02:58

Bonjour Prof.
La recherche continue, Bamako celle aussi il fallait la trouver.
Bonne journée

2. prof83  le 22-01-2014 à 15:10:31

A Gaby.
Bonjour.
Merci pour le com.
Bamako c'est si loin...
Bonne soirée.

3. anaflore  le 22-01-2014 à 17:20:46  (site)

bamako pas trop loin!!j'ai failli y habiter !!il y a trés longtemps ....bonne semaine

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posté le 17-01-2014 à 07:17:33

Grasse (71).

Deux manières de perdre la tête...
 

 

Quand mon regard effleura le portrait de Lavoisier punaisé sur le mur au-dessus de l’évier, j’eus donc comme un éclair de clairvoyance, comme si, ce malheureux chimiste, depuis l’au-delà, m’avait envoyé un code secret qui allait me permettre de comprendre pourquoi Monsieur Ladérovitch, l’homme sans mémoire, avait prononcé le mot « téléphone » en regardant la photo de Lola.

Pourquoi cette aide venue du lointain passé ?

Lavoisier fut guillotiné lors de la Terreur à Paris le 8 mai 1794, à l'âge de cinquante ans, considéré comme traître par les révolutionnaires.

Alors quel lien unissait ce célèbre chimiste à Monsieur Ladérovitch ? Hé bien, on peut dire que tous les deux avaient perdu la tête, l’un par la guillotine et l’autre à cause de la maladie d’Alzheimer.

Quand on décroche son téléphone, on commence par dire « allo » et il se trouve que « allo » n’est autre que l’anagramme* de « Lola ». Ce qui semble signifier qu’en disant « téléphone », Monsieur Ladérovitch « pensait » en fait à Lola. Drôle de détour pour exprimer sa pseudo-pensée ! Ce qui était encourageant, c’était qu’il y avait peut-être un moyen de communiquer avec une personne atteinte de la maladie d’Alzheimer. Mon malheureux voisin avait assisté au rapt de Lola par le gang des « parfumeurs grassois » et il avait certainement entendu quelques phrases prononcées par les ravisseurs.

Tout cela allait m’obliger à « embêter » encore Monsieur Ladérovitch, encore fallait-il que je le rencontrasse. Il errait souvent dans l’immeuble, dans les couloirs, dans les coursives et même au sous-sol près des nombreuses caves parfois mal fermées. Il y avait aussi les locaux à poubelles et aux deux roues qu’il appréciait tout particulièrement.

Il fallait aussi que j’évitasse le plus possible Monsieur Gédebras qui aimait se promener dans tout l’immeuble avec sa mine de défroqué sadique. Madame Coqualo, elle, fréquentait assidûment le local à poubelles en vue de satisfaire ses pulsions labiales et son goût immodéré pour cette liqueur tiède, blanche et sirupeuse que l’on pourrait qualifier de cent pour cent bio, issue de l’appendice dressé d’un mâle en extase…

Quant à moi, je cherchais une occasion favorable pour rencontrer Monsieur Ladérovitch, le fantôme de l’immeuble. Je savais bien qu’il aimait se réfugier (par hasard) dans le local à vélos où il semblait trouver un semblant de sécurité. C’est comme cela, qu’un après-midi, vers 16h10, après avoir affronté les multiples dangers du lycée, je décidai d’aller faire un tour dans la petite pièce du rez-de-chaussée pleine d’objets hétéroclites allant des vélos  aux landaus en passant par des bidons métalliques parallélépipédiques rouillés et pleins de substances odorantes et plutôt inquiétantes. C’est là que je retrouvais mon voisin à la mémoire effacée, sommeillant, assis par terre contre le vélo de course de Monsieur Gédebras.

Il ne dormait que d’un œil, l’autre lui servant à détecter la présence des nombreux démons cornus aux pieds fourchus qui le poursuivaient sans cesse. Il eut l’air de me reconnaître à moitié en contractant ce qu’il lui restait de muscles qui apparaissaient sous la peau fripée de ses bras nus.

Une nouvelle fois je lui montrais la photo du visage de Lola. Rien aucune réaction ! Son état psychique s’était-il, en si peu de temps, dégradé à ce point? J’allais partir, aussi déçu qu’une abeille bannie de sa ruche, quand j’eus l’idée saugrenue de lui tendre la photo en plan large de la partouze où Lola s’adonnait, nue, à des activités plus que charnelles. Une petite LED blanchâtre et coquine s’alluma dans son œil mort et il s’esclaffa :

- bokama, bokama !

Que voulait-il dire par là ?

 

 

 

A suivre...

 

Notes :

 

*Anagramme : mot ou groupe de mots obtenus en mélangeant les lettres d'autres mots.

 

 

 

 

 


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1. gabycmb  le 18-01-2014 à 11:32:26

Bonjour Prof
Il fallait être futé pour trouver!
Bonne fin de semaine.

2. prof83  le 18-01-2014 à 13:17:23

A Gaby.
Bonjour.
Merci pour le com.
Ici il pleut fort avec une alerte orange.
Bon week-end.

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posté le 12-01-2014 à 09:01:28

Grasse (70).

 

Le vélo de course de Mr. Gédebras, le manchot. 

 

La rencontre avec Monsieur Ladérovitch, dans le local aux deux roues, m’avait fortement déçu. Mon malheureux voisin, à la vue de la photo de Lola, s’était contenté de me dire « téléphone ». Une réponse bien sûr inappropriée, pas étonnante de la part d’une personne atteinte de la maladie d’Alzheimer. Il ne me restait plus qu’à repartir de zéro. Pourtant, par acquis de conscience, je me décidai à aller faire une dernière visite au fameux local pour m’assurer que je n’étais pas passé à côté de preuves utiles à mon enquête. Le vélo de course de Monsieur Gédebras était toujours là, probablement laissé à l’abandon par son propriétaire, manchot depuis pas mal d’années. Je soupçonnais mon voisin mutilé de faire partie du gang des parfumeurs grassois qui avait organisé l’enlèvement de Lola, ma pute chérie. Le vélo de course était banal. Les freins n’étaient certainement pas fonctionnels à la vue de leurs manettes trop molles et les boyaux des roues étaient crevés.

- Un objet du passé, murmurais-je en me dirigeant vers la sortie.

Cependant  un faisceau lumineux tombant sans se presser du néon maladif vint illuminer quelque chose située sous la selle de la bicyclette. En me penchant, malgré un lumbago qui m’agressait le bas du dos, j’aperçus sous la tige qui soutenait la selle, une plaque fixée par un collier métallique rouillé.  Pour une fois, mon portable me servit à quelque chose, juste à photographier la plaque avec une résolution de dix mégas pixels.


Voici la photo obtenue :

 

 

 Qui pourrait m’aider à comprendre ?

Apparemment, la partie verte représente la carte d’un pays, mais lequel ? Et les trois lettres « U.C.B », un sigle  qui pourrait signifier :

* Union des Corsaires Borgnes ou

* Union des Cocus Bruxellois ou

* Union des Corses de Bretagne ou

* Unis Contre Bayrou … etc.

Pendant toute la nuit qui suivit, je trouvais ainsi, pas le sommeil, mais des centaines de solutions possibles avec les trois lettres U,C,B.

Au petit matin, j’étais devenu un champion des « Chiffres et des Lettres ». Mon cerveau bouillonnait comme un potage de grand-mère oublié sur la cuisinière à bois d’une ferme provençale. Ma tête était aussi molle qu’un Reblochon* qui se pavanait au soleil et je me demandais comment j’allais pouvoir affronter :

-  les 1eres S, proches de la révolte à cause des contrôles surprises et donc inopinés,

- Jeanne, la prof d’anglais, demi-vierge par vocation, qui me faisait la « gueule » parce que je n’allais pas à ses rendez-vous,

- Françoise Jétoulu, la documentaliste, morte de rage depuis la mort du néon dans la salle de reprographie du CDI et qui me traitait d’impuissant chaque fois qu’elle me rencontrait dans les longs couloirs du lycée…

Bref, seule Lola aurait pu me remonter le moral et Lola avait disparu !

A douze heures quarante-cinq, enfermé à double tour dans mon labo de chimie, j’eus, en regardant le portrait de Lavoisier punaisé sur le mur défraîchi au-dessus de l’évier, comme une révélation : je venais de trouver la raison pour laquelle Monsieur Ladérovitch avait prononcé le mot « téléphone » en regardant la photo de Lola. Et vous ?...



A suivre 


Notes :


 * Reblochon: fromage de lait de vache fabriqué en Savoie (France), à pâte molle non cuite et à croûte de couleur rosée.

 

 

** Lavoisier: Antoine Laurent de Lavoisier, né le 26 août 1743 à Paris et guillotiné le 8 mai 1794 à Paris, est un chimiste, philosophe et économiste français. Il a énoncé la première version de la loi de conservation de la matière, démis la théorie phlogistique, baptisé l'oxygène et participé à la réforme de la nomenclature chimique. Il est souvent fait référence à Antoine Laurent de Lavoisier en tant que père de la chimie moderne.

 

 

 

 

 

 


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posté le 07-01-2014 à 07:04:28

Grasse (69).

 

 Monsieur Ladérovitch...

 

Dans le local aux deux-roues, assis sur le sol, le crâne appuyé sur une roue du vélo de course de Monsieur Gédebras, le manchot, Monsieur Ladérovitch, assommé  par des neuroleptiques, dormait en émettant un ronflement de moteur de moto bientôt en panne d’essence. Je regardais cet homme dépourvu de mémoire et je me demandais si cela valait vraiment la peine de lui montrer la photo de Lola afin d’obtenir des micros informations sur son enlèvement par le gang des parfumeurs grassois.

Il fallait que je fisse vite, car de l’autre côté de la porte j’entendais les va-et-vient des différents habitants de l’immeuble. Je posais, avec infiniment de précautions, ma main sur l’épaule du dormeur privé de rêves et de souvenirs. Je la secouais légèrement et je sentis sous mes doigts les os de son omoplate tant Monsieur Ladérovitch était maigre. Ces malades-là ne mangent pas ou presque pas, toujours occupés à fuir pour rejoindre un lieu qui n’existe pas, un lieu virtuel en somme. Et enfin mon voisin, définitivement amnésique, se réveilla. Il posa sur moi un regard flottant, trouble, baveux, un de ces regards qui ne veulent rien dire et qui ne recherche rien. Sur son visage se grava progressivement le masque de la peur ; pour lui, je devenais une épouvante, un zombie, un horla*, un diable grimaçant avec des cornes titanesques. C’était une frayeur provoquée par la vision d’un être que l’on ne connaît pas, une incongruité de l’existence.

La peur est contagieuse et il me vint comme des envies de fuir ce lieu pas très fréquentable. Seul, le désir que j’avais de retrouver Lola, me riva sur le sol en ciment du local aux deux roues où se côtoyaient deux bicyclettes, un vélomoteur suintant d’huile et d’essence et un landau défraichi, bleu ciel, qui n’avait vraiment pas sa place ici. Quelques bidons métalliques, faméliques et rouillés, vaguement parallélépipédiques, cachaient, dans leur ventre ridé, des liquides inquiétants. Il planait dans ce lieu humide et peu clair une odeur, résultat d’un mélange d’effluves peu académiques. C’était gris, c’était sale, fortement métallisé et cette pièce, qui ne contenait que des objets inanimés, rassurait Monsieur Ladérovitch, qui trouvait là une paix imprévue de l’esprit. Je compris qu’il ne fallait pas lui parler, que je devais rester muet comme toutes ces choses qui l’entouraient.

Avec un mouvement lent comme l’aiguille horaire d’une horloge, je tendis à mon malheureux voisin, la photo de Lola. Son regard effleura comme une caresse la surface du papier et une ride, une seule, disparut de son visage. Son rictus épouvanté s’était atténué d’un infime degré et il murmura un mot, unique et mesuré :

- Téléphone !

Les personnes atteintes de la maladie d’Alzheimer ne reconnaissent plus les objets, confondent leurs formes et leurs fonctions et un peu dépité, je décidais d’abandonner mon projet fou. Je ne comprenais pas pourquoi Monsieur Ladérovitch avait fait une confusion entre la photo et un téléphone. Devais-je ramener chez lui cet homme sans passé ? Non, je décidais de le laisser ici, presque heureux dans un monde dépourvu de sa femme et de ses neuroleptiques…

 

A suivre

 

Notes :

 

* « Le Horla », de Guy de Maupassant, se présente comme le journal d’un homme, persécuté par une présence invisible, supérieure, maléfique, qui s’apparente à un alter ego ou un double, et le fait sombrer dans la folie, au terme de laquelle l’homme persécuté trouve la délivrance dans le suicide.

 

 


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1. gabycmb  le 12-01-2014 à 09:21:45

Bonjour Prof
Passionnant! pauvre monsieur Ladérovitch.
Bonne journée

2. gabycmb  le 12-01-2014 à 09:25:23

Pourquoi? J'ai beau relire le chapitre et le précédant, je ne vois pas !
Bonne semaine.

3. prof83  le 12-01-2014 à 18:29:50  (site)

A Gaby.
Bonsoir.
Merci pour les coms.
Bientôt la suite !
Bonne soirée et bonne semaine.

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posté le 02-01-2014 à 08:59:52

Grasse (68).

****

La mort de Léon le néon avait plongé la petite salle de reprographie dans une obscurité bienvenue. Dans ces conditions ma bouche ne pouvait plus aller explorer, en aveugle, des endroits peut-être pas trop sûrs…

- Ne bouge pas, me dit Françoise Jétoulu, j’en ai un de rechange, il est dans l’armoire derrière toi. Quand tu l’auras remplacé, tu pourras commencer tes explorations labiales.

Les mains de la documentaliste étaient expertes, j’en savais quelque chose, en deux minutes elle trouva le néon neuf qu’elle me fourra dans la main en me disant :

- Grimpe sur l’escabeau !

Pour moi, brancher un néon dans un endroit autant obscur était aussi dangereux que de se promener à deux heures du matin dans les rues de Bangui(1).

- Alors ça y est ? s’impatienta Françoise.

Moi j’avais soudain l’impression de mettre mes mains dans un réacteur radioactif de l’ex centrale de Fukushima(2).

- Je n’y arrive pas ! dis-je, avec la mauvaise volonté d’un élève paresseux multi-redoublant.

La documentaliste s’énerva en me traitant de « nase », de « nul » et d’ « impuissant » (sa chanterelle ne m’avait pourtant pas encore «essayé »). Sa voix avait l’intonation des cris d’une hyène en chaleur.

J’en avais assez de son attitude peu féminine, revendicatrice et castratrice et je lui dis alors :

- Tu me casses les noix !

Moi aussi, je pouvais être (à contre cœur) vulgaire.

Et je quittais le CDI avec, dans ma poche, la photo du visage de Lola que je comptais montrer, dans les plus brefs délais, à Monsieur Ladérovitch qui naviguait sur une mer de souvenirs incohérents, la mer Alzheimer.

Mais comment contacter mon voisin d’immeuble à la mémoire si volatile ?  Aller tout simplement chez lui ou attendre une rencontre très improbable dans le hall de mon immeuble ?

Dans son appartement, il y avait un cerbère,  sa femme, qui le bourrait de neuroleptiques pour essayer de calmer son envie pathologique de fuite, car Monsieur Ladérovitch, dans sa folie, ne reconnaissait pas les lieux où il avait vécu et un réflexe mémoriel l’amenait à croire que sa maison se trouvait toujours ailleurs.

La nuit qui suivit fut semblable à toutes les autres, grise comme le ciel du Nord et agitée comme une personne victime de la danse de Saint-Guy(3).

Le lendemain matin, à 7h30, j’évitais de justesse toute la bande de parasites qui hantait l’immeuble : le couple Coqualo, Monsieur Gédebras le manchot et Mademoiselle Belœil qui revenait de la promenade-pipi de son chien, un petit Cocker qui me prenait pour une femelle. J’avoue que pour échapper à cette situation, je m’étais réfugié dans le local à vélos où je tombais sur Monsieur Ladérovitch qui dormait, la bouche ouverte et la tête appuyée sur la roue avant du vélo de course de Monsieur Gédebras.    

Pour une fois, j’avais eu de la chance…

 

A suivre

 

Notes :

 

1- Bangui : la capitale et la plus grande ville de la République centrafricaine, dont la population estimée à environ 1 200 000 habitants soit le quart de celle du pays.

2- Fukushima : accident nucléaire provoqué par le séisme du 11 mars 2011.

3- Danse de Saint-Guy : Maladie nerveuse se manifestant par des mouvements brusques et désarticulés et appelée aussi chorée.

 


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1. gabycmb  le 02-01-2014 à 13:34:37

Bonjour Prof.
Je n'ai qu'un mot à dire dommage!!
Bonne reprise

2. prof83  le 02-01-2014 à 14:27:29

A Gaby.
Bonjour.
Merci pour le com.
La reprise sera pluvieuse.
Bonne soirée.

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posté le 27-12-2013 à 07:20:58

Grasse (67).

 

Le Phallus Impudicus,

le champignon qui sent mauvais...

*** 

Je lui montrais donc ce qu’elle désirait voir.

Elle s’accroupit à mes pieds pour mieux regarder, sans rien dire. Moi j’attendais son verdict comme un repris de justice devant la cour d’assises. Je sentis même son souffle chaud balayer la pointe de ma flèche qui transpira un peu.

- Il est comestible ?

- Quoi donc ?

- Mais ton champignon, idiot !

- Disons que c’est plutôt une Amanite phalloïde, mortelle comme il se doit.

Elle me répondit dans un langage peu châtié :

- Pourquoi, tu as l’habitude de fréquenter les putes sans capote ?

Je voulais lui dire que la seule pute que je connusse était Lola qui s’est toujours refusée à moi, allez savoir pourquoi.

Je voyais bien qu’elle avait envie de connaître le goût de mon amanite, avec son chapeau qui pointait vers elle et qui devait exhaler des senteurs automnales.

- Allez, je te dois la vérité, c’est un Phallus impudicus*.

Devant sa mine dégoûtée, je voulu la rassurer :

- Mais non, c’est un Lactaire délicieux !

- Délicieux ? C’est à voir ! Il faut que je vérifie !

Et la voilà partie pour une séance de dégustation gastronomique dans la petite salle sans fenêtre qui donnait sur le CDI et éclairée par un néon malade et hoquetant.

Le lieu était désert et sinistre, je n’avais qu’une crainte, c’est que le concierge ne vînt faire sa tournée d’inspection.

C’était la saison des pluies, ça explique pourquoi, au bout de huit minutes, je lui envoyais dans la bouche une ondée tiédasse qu’elle avala sans sourcilier.

J’étais condamné à des fellations rapides et dénuées de romantisme dans des lieux improbables comme le local à poubelles de mon immeuble ou la salle de reprographie dans un vieux lycée de la Côte d’Azur.

Elle se releva en passant sa langue sur ses lèvres souillées.

- Et toi tu veux voir ma chanterelle** ?

Nous étions en pleine séance de mycologie lycéenne et grassoise.

Pour ne point la vexer, je ne refusais pas. Elle souleva sa jupe et ôta son string noir, qu’elle lança, avec son pied droit, sur le rétroprojecteur qui en hoqueta d’émotion. Puis, en s’aidant de ses mains, elle effectua un petit saut pour s’asseoir sur la table qui supportait la photocopieuse. Elle écarta les cuisses et me montra sa chanterelle. C’était celle, apparemment, d’une femme qui avait vécu, avec des excroissances labiales qui débordaient de chaque côté de sa fissure, luisante, sous la lumière crue du néon.

- Tu la trouves comment ma chanterelle ?

Allais-je lui avouer que je n’aimais pas du tout les champignons, que je les trouvais dangereux et sournois avec une propension à vous envoyer directement au cimetière sans avis de faire-part.

- Tu peux la lécher si tu veux…

Il fallait vite que je trouvasse une excuse valable pour éviter ce contact gluant entre mes lèvres et les siennes.

Françoise Jétoulu, la documentaliste, attendait.

C’est à ce moment-là que le néon fatigué rendit l’âme…  

 

A suivre

 

Notes :

 

   * Phallus impudicus : le satyre puant ou phallus impudique, parfois nommé œuf du Diable à l'état jeune, est une espèce de champignon basidiomycète de la famille des phallacées.

À l'état adulte, il évoque la forme d'un pénis en érection, d'où son nom et, comme la plupart des phallales, dégage une odeur putride.

** Chanterelle :

 

 

 

 

Avouez que ça y ressemble... 

 

 


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1. gabycmb  le 27-12-2013 à 11:06:19

Bonjour Prof
Je confirme! Maintenant cela dépend des goûts de chacun.
Bonnes fêtes de fin d'année. A bientôt pour la suite.

2. prof83  le 27-12-2013 à 15:14:51

A Gaby.
Bonjour.
Merci pour le com.
Bonnes fêtes aussi.
Bonne journée.

3. bluedreamer  le 02-01-2014 à 12:13:32  (site)

Une bonne Année 2014 !

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posté le 19-12-2013 à 08:27:32

Grasse (66).

 

Bon et moi j’allais faire quoi maintenant avec mes mains plaquées sur les deux cuisses de Françoise Jétoulu ?

Je sentais sous mes paumes une douce chaleur qui irradiait de sa peau et qui, par un processus plutôt compliqué, mettait en émoi mon manège enchanté qui commençait à se dilater et à durcir comme le cœur d’une méchante sorcière.

L’érection, hélas, est un réflexe et donc une réaction incontrôlable ! Et même quand elle me dit « tu peux me lâcher maintenant ! », quand mes mains quittèrent, à regret, ses cuisses si douillettes, mon arc restait tendu !

Elle descendit de l’escabeau avec élégance et j’en profitais pour reluquer les derniers sursauts de sa chair qui disparaissaient sous le tissu de sa jupe.

En passant devant moi, elle me lança un jet de gaz asphyxiant, un nuage invisible de son parfum, « Les jardins de Bagatelle », qui ramollit mes neurones déjà malmenés.

Je lui rappelais cependant, que depuis le 17 Juin 1925, les gaz asphyxiants ou toxiques étaient interdits par le protocole de Genève et que la prochaine fois que je viendrai au CDI je me munirai d’un masque à gaz.

- Oui je sais, me dit-elle, j’ai lu ça quelque part.

- Mais tu as tout lu ! répliquais-je en essayant de faire un jeu de mots.

- Oui j’ai tout lu ! répondit Françoise Jétoulu.

Et elle se mit à rire, plutôt nerveusement.

Elle se dirigea vers la petite salle qui jouxtait le CDI et qui contenait une photocopieuse et deux ordinateurs avec tous leurs périphériques. Je la suivis comme un chien déjà fidèle.

L’annexe n’avait pas de fenêtre et seul un néon parkinsonien l’éclairait chichement par intermittence.  Elle souleva le couvercle du scanner qui avait un âge bien avancé.

- Alors, tu me la donnes cette photo ! me dit-elle.

Je trouvais, que pour une femme, elle manquait de cette douceur qui me faisait vraiment chavirer. Je la sentais un peu brutale même !

- C’est sûr, je ne lui plais pas du tout ! pensais-je, foudroyé comme un lutteur japonais  de sumo* apprenant qu'il avait maigri.  

Je lui tendis, d’une main pas très rassurée, la fameuse photo de la partouze de Lola. Je pointais avec mon index droit un peu tremblant l’image de la tête de celle qui me faisait fantasmer.

- J’aimerais que tu fisses un gros plan de son visage.

- Et celui-là qui c’est ? me dit-elle en désignant Monsieur Gédebras, il est bien monté !

De toute évidence elle aimait les aubergines, alors que moi je ne pouvais lui offrir qu’un frêle vermicelle…

La photo qui sortit de l’imprimante était plutôt réussie et je pouvais donc la montrer au plus vite à Monsieur Ladérovitch qui avait assisté au rapt de Lola.

Je remerciais la documentaliste en me dirigeant vers la sortie. Elle me bloqua le passage en me disant :

- Je suis mariée et plutôt fidèle, mais…

- Mais ?

- On est seuls, tu me montres ta courgette ?

J’étais anéanti ! Comment allait-elle réagir en voyant mon haricot vert et mes deux pois chiches ?...

 

A suivre

 

Notes :

 

*Le sumo est la lutte traditionnelle japonaise pratiquée par des lutteurs professionnels. C'est un combat d'homme à homme sur un tertre d'argile de 4,55 m de diamètre, le dohyô, opposant des géants pesant en général entre 90 et 160 kg qui s'affrontent à mains nues et vêtus seulement d'un pagne.

 

 

 

 


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1. gabycmb  le 19-12-2013 à 13:16:12

Bonjour Prof.
Nous voilà fixé! Maintenant j'ai toujours entendu dire, << vaut mieux une petite courageuse, qu'une grande fainéante!!> Cela reste à prouver.
Bonne après midi.

2. prof83  le 19-12-2013 à 15:43:29  (site)

A Gaby.
Bonsoir.
Merci pour le com.
Ici ça recommence:il pleut.
Bonne soirée.

3. anaflore  le 19-12-2013 à 17:02:08  (site)

un haricot !!!lol bon noel

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