posté le 20-04-2013 à 21:43:21

Grasse (43).

Prochain article dans 40 votes.

 

 

Était-il possible d’écrire une lettre d’amour à une pute ?

Et d’abord quel langage devais-je utiliser ?

Peut-être que Lola comprendrait mieux si j’écrivais comme Paulo son mac ?

Il était  vingt-trois heures et déjà les prémisses de la nuit annonçaient un combat inégal entre ELLE et moi. Assis à mon bureau, comme un élève sage, j’avais préparé une feuille bien virginale qui ne cadrait pas bien avec Lola, mais au diable les conventions, mélangeons les genres pour une fois !

Le début d’une lettre est aussi dur que le départ d’un marathon, on attend l’inspiration comme le coup de feu du starter qui n’arrive pas. J’écoutais en sourdine un disque de jazz qui était censé m’inspirer. Le blues des chanteurs de Harlem, c’était mon spleen à moi. Je le cultivais avec amour comme des fleurs dans un pot en céramique qui représentait ma vie, finalement, étriquée comme un vieux costume de clown qui a trop grossi. Après plusieurs tentatives infructueuses qui avaient à moitié rempli ma corbeille de papier chiffonné, de lettres avortées et d’espoirs déçus, j’arrivai, plus ou moins à quelque chose de correct :

 

  

Lola, ma chérie,

*****

 

Pendant longtemps, ma vie a été un jardin abandonné, seulement peuplé de cactus faméliques et de lézards dépressifs. Et un jour, le hasard, m’a permis de te rencontrer. Alors peu à peu les allées, par miracle, se sont débroussaillées et  se sont garnies de mille fleurs aux parfums captivants. Lola, tu es ma boussole et pourtant tu me fais perdre la tête. Tu es si jolie et si désirable et même si pour l’instant tu appartiens à un autre, laisse-moi espérer qu’un jour ton sourire me fera comprendre que je peux tendre ma main vers toi. Lola, mon amour, j’aimerais tant te prendre dans mes bras, sentir ton cœur battre contre ma poitrine et me saouler du parfum de tes cheveux.

 

Envoie-moi un signe, Lola, pour éclairer ma nuit, pour me faire croire, encore, que les étoiles brillent dans le ciel…

 

Je t’aime, mais comment te le dire ?

*****

***

Alain, le prof de physique…

 

 

 

 Sondage anonyme.

 Vous avez intérêt à bien voter,

sinon 2 heures de colle !

 

 

 Prochain article dans 40 votes.

 

 Je n’étais pas très satisfait de cette première lettre d’amour, mais comme j’estimais que je tournais en rond dans ce manège désenchanté, je l’introduisis dans une enveloppe et comme un adolescent romantique, j’aspergeais le papier de quelques gouttes de mon parfum, « Habit Rouge » de Guerlain. J’avais l’intention de remettre ma déclaration à Brigitte, la copine de Lola, qui tapinait dans ma rue, à sa place, pour qu’elle la lui remît en mains propres.

Mon Dieu, pourvu que Lola n’ait pas été envoyée à Tanger… !

 

A suivre... 

 


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1. Saé  le 27-06-2013 à 22:49:17  (site)

Je ne crois pas qu'il y ait un langage spécifique pour les putes. Elles sont avant tout des femmes. Parlez lui comme vous parleriez à n'importe quelle femme.
Je lirai depuis le début demain, là j'ai pris à l'envers. Mais votre phrase m'a choquée.

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posté le 16-04-2013 à 22:20:12

Grasse (42).

 ****

Les résultats du contrôle surprise furent catastrophiques et je me dis que finalement j’aurais dû jeter les copies au lieu de les corriger. Les notes variaient de 0 à 18, disons 31 élèves au-dessous de 10 et un élève qui avait obtenu un 18, c’était Albert, le meilleur élève de la classe. Le pauvre, il n’avait pas d’amis et ses « camarades » le surnommaient « Einstein le boutonneux ». C’est vrai que sur son visage, quelques boutons avaient installé leur campement et rien apparemment ne pouvait les déloger. Je pense qu’il aurait accepté d’avoir un zéro, rien que pour « sortir » avec des filles. Elles le fuyaient, ce qui lui valut un deuxième surnom : « Einstein le puceau ».

Il était amoureux de Clémence, jolie mais aussi nulle que la cote de popularité d’un certain président…Et je me dis que dans quelques années, il pourra certainement « coucher avec elle » car les garçons disaient que c’était une fille facile, peut-être digne successeur de Lola, la pute qui tapinait dans la rue de mon immeuble.

Lola avait disparu de mon champ émotionnel et franchement, sans elle, ma vie devenait une tasse de café sans caféine, heureusement sucrée, parfois, par Madame Coqualo, adepte des boissons sirupeuses, qu’elle buvait directement à la « source » dans le local à poubelles…

Un soir, vers 17h05, je repoussais gentiment l’invitation de Jeanne, la prof d’anglais, qui voulait que j’allasse chez elle pour visionner des diapositives de son voyage en Angleterre avec ses élèves. N’oubliez pas que sans Lola, mon sang était pauvre en caféine et alors je me serais endormi dès la première diapo. Je rentrais chez moi à pieds en empruntant des rues pas très catholiques. A certaines heures de la journée, quand il n’y avait pas de vent, toute la ville de Grasse baignait dans une bulle de parfum et dans les ruelles étroites on avait l’impression de nager dans un tourbillon d’effluves parfois souillé par des vapeurs de solvants peu ragoûtantes.

Et finalement, déçu de ne pas avoir rencontré celle qui avait brisé mes illusions, j’arrivais dans ma rue, par la gauche, ce qui offrait une perspective bien rectiligne sur au moins cent mètres. C’est à ce moment-là que mon cœur fut passé au mixeur, quand tout au bout j’aperçus Lola qui tapinait adossée à un réverbère qui éclairait normalement et donc qui avait repris le travail. Quand elle me vit, elle se dirigea vers moi, en remuant ses fesses j’imagine. Moi je plongeais immédiatement dans un océan d’amour où je failli me noyer quand j’aperçus que la pute n’était pas Lola. C’était, Brigitte, sa copine qui me tendit une cartouche de cigarettes en me disant :

« C’est pour Paulo, de la part de Lola ! »

J’admets que Brigitte, bête de sexe, aurait pu ranimer un volcan éteint pour faire jaillir sa lave brûlante. Mini-jupe, chaussures rouges à talons aiguilles et corsage échancré sur des seins à peine cachés, vêtue comme ça, elle avait un potentiel érotique dévastateur. Il me sembla que ses yeux cachassent bien des promesses et pour le prouver, elle ajouta :

« Pour te remercier, je peux te faire une pipe dans ma voiture ! »

Mon Dieu, quel vocabulaire ! Mon cerveau était choqué, mais pas une partie de mon anatomie qui redressa la tête, mue par un réflexe pavlovien* inéluctable.

J’admets que cet acte anthropophage sur mon sceptre viril aurait bien compensé une dure journée de labeur parmi les élèves et les collègues qui survivaient comme ils pouvaient. Mais non, encore plus idiot que Maxime (celui qui a eu une note négative au contrôle surprise), je refusais avec une politesse bien inutile. Brigitte, s’éloigna de moi sans rien dire, en remuant ses jolies fesses.

Mon appartement m’accueillit avec froideur, sûr que j’allais l’embêter toute la nuit avec mon insomnie bruyante, mais une idée germa dans ma tête et gonfla comme un ballon de baudruche :

J’allais écrire une lettre d’amour à Lola !...

 

A suivre

 

Notes :

 

* Le réflexe de Pavlov est un réflexe conditionnel mis en évidence par Ivan Petrovitch Pavlov qui lui a donné son nom. On dit souvent conditionnement pavlovien.

 À partir de 1889, le physiologiste montra que si l'on accoutumait un chien à accompagner sa nourriture d'un stimulus sonore, ce dernier pouvait à la longue déclencher la salivation de l'animal sans être accompagné de nourriture.

En fait, il est démontré que la sécrétion de la salive peut être provoquée par un contact direct avec la nourriture ou par un stimulus lié à celle-ci, tel un son de cloche par exemple.

 


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posté le 12-04-2013 à 07:24:58

Grasse (41).

              

 ----

Etait-ce la rue qui déprimait ou moi ? Je ne l’avais jamais vue comme ça, cette rue, obscure comme si les réverbères faisaient grève. Espacés les uns des autres d’une cinquantaine de mètres, figés dans leur attitude arrogante, ils éclairaient, oui, mais chichement. Disons que c’était une grève partielle, un premier avertissement avant un noir total. Quelles étaient leurs revendications ? Personne ne le savait exactement, mais on disait à mi-voix  qu’ils en avaient assez de tous ces chiens fugueurs qui n’hésitaient pas à lever leur patte arrière, pour souiller d’un jet odorant leur pied dépourvu de défense. Mais le pire dans tout ça, c’était que ces maudits cabots, quand ils avaient fini leur affaire, lançaient, dans le silence de la nuit, des « ouah ouah » insolents. Moi, déprimé comme du beurre rance et à moitié fondu, j’imaginai qu’on devrait nommer cette voie publique :

« La rue des chiens qui pissent ».

Et, ne voyant nulle part ces deux hémisphères, qui m’auraient bien fait devenir géographe, je veux parler des fesses de Lola, je rentrais chez moi, malheureux comme un porc-épic craignant la calvitie.

Fatalement, ce n’était pas mon jour ou ma nuit, bref je tombais nez-à-nez sur Madame Coqualo, qui tapinait (disons le mot) dans le hall de l’immeuble, près du local à poubelles. En me voyant, elle eut ce rictus cynique que doivent avoir les hyènes quand elles repèrent une proie. Pouvais-je résister, dans l’état lamentable dans lequel je me trouvais, à la bouche sublime de ma voisine ménopausée ?  Elle détecta ma grande faiblesse morale et m’entraîna en me prenant la main dans le local à poubelles. Là, sans instrument de musique, elle me joua un concerto de flûte à bec en commençant par un moderato langoureux, suivi d’un andante et se terminant par un allegro assai, ce qui me permit de me venger, dans sa bouche, de Lola la traîtresse. En regagnant mon appartement, j’étais content, car j’avais certainement, grâce à Madame Coqualo, maigri d’au moins 500 milligrammes, le poids (la masse) de ma semence…

La nuit, longue et sournoise, m’attendait ! Elle m’attaqua, quand sans conviction et fatigué comme un sapeur-pompier ayant donné de sa personne, j’escaladais mon lit en espérant trouver un sommeil réparateur.

La nuit, parlons-en de celle-là, toujours prête à faire des mauvais coups, à attaquer par derrière… Méfiez-vous d’ELLE comme de la peste ! Elle essaye de vous endormir, pour mieux vous étouffer, vous lacérer de ses griffes, vous faire cauchemarder ! C’est un combat qui dure plusieurs heures et quand on arrive à s’endormir au début de l'aurore, quand on pense avoir remporté la bataille, c’est à ce moment-là que la nuit utilise son arme de destruction massive : le réveil-matin ! Sa sonnerie est pire que l’onde de choc produite par une bombe atomique de plusieurs mégatonnes.

Parce-que, figurez-vous, qu’après la terrible bataille contre la cruelle nuit, il nous reste à en mener beaucoup d’autres plus terribles encore :

- Prendre l’ascenseur où inévitablement je rencontre Mademoiselle Belœil, vierge comme de l’huile d’olive, qui a oublié de se brosser les dents et qui va promener son chien.

- Entrer dans la salle des profs et être obligé de dire bonjour à mes collègues, alors que mon rêve d’enfant était de devenir un mime muet.

- Supporter la bise baveuse de Jeanne, la prof d’anglais, maternelle et protectrice.

- Ecouter le discours de Catherine, la prof de lettres classiques, qui nous raconte le film qu’elle a vu hier soir dans une petite salle d’art et essai de vingt-cinq places. Un film pakistanais intitulé « Qu’il est gracieux le vol de l’aigle dans le désert ».

- Et surtout aller chercher des êtres venus d’une autre planète : les élèves !

Voilà, ce qu’est la vie d’un prof amoureux d’une pute qui le repousse…

 

A suivre

 

 

 


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posté le 07-04-2013 à 09:24:41

Grasse (40).

 

De retour chez moi, après avoir jeté mon sac poubelle sous les roues d’une voiture, je me remémorais en boucle le coup de massue que Lola m’avait asséné :

« Tu veux combien pour une passe ? » lui dis-je vulgairement.

Lola claquemura son visage à double tour et me répondit :

« Rien, car je ne baiserai jamais avec toi ! »

Ce petit échange verbal insignifiant brisait tous mes espoirs, piétinait tous mes désirs et jetait au pilori mon orgueil de mâle.

Pourquoi Lola avait-elle agi ainsi ?

Après cela, comment faire pour passer une nuit tranquille ?

Le lendemain, au lycée, Jeanne et quelques autres avaient intérêt à ne pas venir m’embêter ! Dans la salle des profs, je me composais sans me forcer, un visage qui n’attirait pas les confidences. Assis dans un fauteuil dans un coin, sans voisin ni à ma gauche, ni à ma droite, je me comportais comme un ermite en état de transe catatonique, une sorte de statue sans fissure, aussi inviolable que Mademoiselle Belœil, ma voisine, réputée cent pour cent extra-vierge comme de l’huile d’olive première pression à froid.

Bref, j’étais aussi malheureux qu’un galet que l’on avait kidnappé sur une plage de la Côte d’Azur, pour le mettre sur une étagère, à côté d’une tour Eiffel miniature, en plastique, fabriquée à Taiwan. Je sentais parfois peser sur moi, le regard globuleux et maternel de Jeanne, la prof d’anglais, qui n’osait pas venir me parler.

A huit heures, je n’étais pas vraiment en état de faire cours et lorsque je vis arriver, un à un, les élèves avec des têtes de faux-jetons (1), dégingandés comme des guignols arthritiques, quand ils furent tous assis avec des sourires béats, je leur dis :

« Contrôle-surprise, prenez une double-feuilles ! »

Il y eut soudain un silence de cathédrale et je crus recevoir sur ma peau, au moins trente flèches empoisonnées et virtuelles, lancées par des élèves en colère. Il faut que vous le sachiez et de manière formelle et définitive, que les élèves détestent les contrôles-surprises qui permettent de démasquer les paresseux chroniques qui essaient de passer entre les gouttes d’une interrogation orale qui ne peut concerner qu’un ou deux élèves. Avec un feutre bleu qui dégageait une odeur forte de solvant certainement cancérigène, j’écrivais au tableau, le sujet :

« Mouvement du centre d’inertie d’un solide dans un repère galiléen. »

Maxime, celui qui croyait encore que la Terre était plate, crut s’être trompé de cours et pensa que je parlais en allemand !

Moi j’étais assis à mon bureau et comme un adolescent boutonneux, je dessinais des petits cœurs sur une feuille en pensant à Lola, la cruelle, la traitresse, la gueuse (2), bref mon amour-à-moi !

A la récré de dix heures, Jeanne tenta bien de m’offrir un café, mais je repoussais ses avances en lui criant :

« Vive, les sans-culottes ! »

Elle crut certainement que j’étais devenu fou (cela arrivait souvent chez les profs)  ou que j’avais bu un grand bécher d’alcool éthylique absolu (99,9%) dans mon labo de chimie.

A 17h30, de retour chez moi, je me demandais si Lola allait encore oser me proposer de lancer des cigarettes à Paulo, son mac, son souteneur, condamné à quinze ans de prison, on ne sait pas encore pourquoi.

Vers 21h, mon réservoir d’adrénaline étant pratiquement vide, je sortais dans la rue pour tenter d’apercevoir, de loin, celle qui avait brisé mon cœur. Les lampadaires avaient des têtes à gifles et seuls quelques chats faméliques, tapinaient dans la rue…

A suivre

Notes :

 1-Faux-jeton : qui cache ses véritables sentiments ou ses opinions (par crainte d'en subir les conséquences).

2-Gueuse : femme de mauvaise vie qui se prostitue.

 

 

 


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posté le 02-04-2013 à 21:27:15

Grasse (39).

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Se put-il que j’eusse oublié que Lola m’eût accordé la récompense promise ? Avais-je le cerveau si ramolli pour effacer de ma mémoire ce que j’avais souhaité le plus ? Je regardais sa bouche en espérant qu’un éclair de lucidité vînt éclairer la zone sombre de mon cerveau. Rien, c’était le vide de l’espace, le néant qui régnait dans le cerveau de Nicolas Hulot, les promesses d’un certain président…

Dans cette rue sombre, où les lampadaires faisaient figures de sentinelles catatoniques (1), nous étions face à face, ELLE et moi, seuls dans la nuit, comme si nous devions conclure un marché illégal. C’est fou, ce que j’avais envie d’elle, la posséder entièrement, par le corps et par l’esprit, l’attacher à moi, être sa potion illicite qui en faisait mon esclave. J’avais tout simplement, envie de lui dire :

« Lola, je t’aime ! »

Et j’aurais attendu sa réponse, avec inquiétude, les tripes entortillées comme celles d’une personne qui redoute les résultats de son test HIV.

Lola restait près de moi, sans rien dire et ma présence, mais s’en apercevait-elle seulement, ne faisait plus d’elle une pute qui tapinait. Nous étions un couple éphémère dans une rue sans nom, déserte et silencieuse, seulement troublée par les miaulements rauques des chats en rut, vagabonds de la nuit, si seuls et si désespérés.

En naviguant dans ses yeux, je niais une perte de mémoire, un symptôme pré-Alzheimer et comme je luttais contre cette éventualité, je demandais à Lola :

« Mais, dis-moi, c’était quoi ta récompense ? »

Son sourire sembla caresser les ailes d’un ange ; elle murmura :

« Les pneus de ta voiture n’ont pas été crevés ! »

Ah, c’était donc ça ! Je comprenais tout à présent. Les amis de Paulo étaient les responsables de toutes ces crevaisons et ils m’avaient épargné, moi, le professeur, celui qui fournissait des cigarettes au protecteur de Lola.

Je me hasardais à  lui exprimer ma déception :

« J’espérais une récompense sexuelle ! »

Elle semblait se moquer de moi avec tendresse :

« Je n’ai jamais pensé à cela ! »

Mais enfin, que fallait-il faire pour coucher avec elle ?

Je me rendais compte brutalement que Lola n’était qu’une pute et qu’il fallait utiliser un autre langage pour avoir une relation sexuelle avec elle :

« Tu veux combien pour une passe ? » lui dis-je vulgairement.

Lola claquemura son visage à double tour et me répondit : 

« Rien, car je ne baiserai jamais avec toi ! »

Elle rompit le contact rapidement et s’éloigna de moi en remuant les fesses.

Alors là, mon cerveau sembla prendre un bain d’acide chlorhydrique, comme s’il était incapable de résoudre l’équation de Schrödinger (2)…

A cinquante mètres plus haut, une voiture s’arrêta près de Lola qui se pencha vers la vitre baissée de la portière. Avant de monter dans le véhicule, elle tourna sa tête vers moi certainement pour vérifier si mon corps ne s’était pas transformé en ectoplasme (3)…

A suivre 

Notes :

1- Catatonique : en psychiatrie qui est caractérisé par une posture corporelle rigide, typique de certaines schizophrénies

2- L'équation de Schrödinger, conçue par le physicien autrichien Erwin Schrödinger en 1925, est une équation fondamentale en mécanique quantique. Elle décrit l'évolution dans le temps d'une particule massive non relativiste, et remplit ainsi le même rôle que la relation fondamentale de la dynamique en mécanique classique.

3- Ectoplasme : manifestation fantomatique produite par un Médium du corps duquel elle émane. Par extension, se dit au figuré d'une personne inconsistante, insignifiante, sans personnalité.

 


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posté le 28-03-2013 à 20:58:40

Grasse (38).

 

Les journées sont longues et usantes au lycée, les heures, en présence de plus de trente élèves qu’il faut supporter et qui mènent tous une vie dans un monde parallèle, n’ont pas la même longueur que les heures normales assurées dans une autre profession.

Mais je sais, je parle dans le vide, car la plupart des personnes pensent que nous sommes tous des paresseux. Je leur suggère de venir passer une heure dans une classe « normale » et elles verront ce qu’il s’y passe.

Enfin, à 17h la sonnerie trébuche comme un gong qui nous sauve du KO. La journée de travail au lycée se termine et le retour à la maison n’est pas une sinécure car des copies à corriger nous attendent.

J’avais carrément oublié les événements de la nuit précédente, c’est-à-dire la crevaison des pneus des voitures des copropriétaires de mon immeuble.

J’avais échappé à ces « sabotages » et mes voisins me regardaient avec un air de suspicion qui, je dois l’admettre, était parfaitement compréhensible.

Après avoir garé ma voiture, mon œil chercha Lola qui aurait dû commencer déjà son turbin. Mais point de Lola dans les parages ; j’étais déçu, car quand je la voyais, mon cœur se mettait à jouer « l’appassionata » (1) de Beethoven en allégro assai.

Après avoir diné, vers 21h, je tentais une descente vers le local à poubelles pour y jeter mes ordures que je n’avais pas triées. Mais chut ne le dites à personne, on n'en est pas encore à la dictature du tri des déchets, mais je sens que ça ne va pas tarder.

Je vis de loin, Madame Coqualo qui traînait devant la porte du local. Elle attendait une victime mâle pour exercer ses talents de flutiste émérite. C’était tentant et je pensais qu’une longue divagation dans sa bouche eût pu être très agréable. Mais je renonçais vite car Madame Coqualo ne se contentait pas d’une seule prestation et moi j’avais des copies à corriger et je voulais garder un minimum d’énergie pour ne pas sombrer dans le sommeil à partir de 22h18.

Pour éviter une ponction séminale, je décidais d’aller jeter mes ordures à l’extérieur, dans un endroit discret pour ne pas me faire repérer. Hélas pour moi, Monsieur Gédebras faisait les cents pas dans la rue pour surveiller les voitures. Un vent de folie soufflait dans le quartier.

Je dus employer des ruses de Sioux pour échapper à la vigilance de l’homme qui n’avait qu’un seul bras, mais qui avait deux yeux perçants comme ceux d’un aigle planant sur la Pampa.

Les lampadaires éclairaient ce qu’ils pouvaient, on aurait cru qu’ils fussent anorexiques, malades aux visages blêmes, vivant par intermittence dans notre monde énergiephobe où le gaspillage faisait figure de péché mortel.

En tournant brutalement à droite, je me retrouvai dans une rue presque parallèle à celle de mon immeuble et qui devait monter vers des coins abandonnés par la lumière. Quelques poubelles semblaient digérer leurs ordures en émettant des rots nauséabonds.

Moi je marchais vite, avec, dans ma main droite, un sac en plastique noir maigrement rempli par les déchets de mon frugal repas. Je cherchais un lieu propice pour me débarrasser de cet objet encombrant et j’avais aussi peur qu’un dealer qui allait faire son trafic dans un quartier proche d’un commissariat.

C’est qu’il ne fallait pas plaisanter avec nos ordures, aussi persécutées que les cheyennes dans l’ancien Far-West. C’est alors que, sous un réverbère qui louchait, une idée morbide commença à ramollir mon cerveau. Je venais de me souvenir que, dans mon sac poubelle, j’avais jeté une enveloppe publicitaire où figuraient mon nom et mon adresse.

J’étais perdu ! La brigade de surveillance des poubelles pirates aurait eu tôt fait de me retrouver grâce à ces indices. Je me voyais déjà condamné à une lourde peine pour « trafic et abandon » d’ordures dans un lieu inapproprié, de quoi m’envoyer à la prison de Grasse pour quelques années…

Il ne me restait qu’une seule chose à faire, pour ne pas être désigné comme un criminel par les écologistes-disciples-de-Nicolas-Hulot-le-terrible, retrouver la lettre dans le sac poubelle et la détruire. Avez-vous tenté d’ouvrir un sac en plastique que vous aviez préalablement fermé hermétiquement ? C’est aussi impossible que de participer aux 24h du Mans en 10h.

C’est là que la déprime vous saisit et que vous dites que vous n’avez pas de chance dans la vie. Une idée pas si farfelue que ça, vint effleurer mon lobe frontal : déposer mon sac maudit dans un container-poubelle près de la maison située à cinquante mètres plus haut et y mettre le feu. C’était une solution moins dangereuse que celle d’abandonner mes déchets. Un pyromane risquait un mois de détention avec sursis, alors qu’un « trafiquant d’ordures », plusieurs années de prison. Seulement je n’avais pas d’allumettes sur moi. Mon cerveau fumait et pas besoin d’allumettes pour cela !

Mes yeux désespérés repérèrent une fille qui attendait des clients : en fait une pute qui tapinait en fumant une cigarette. Je me dirigeai vers elle et je m’aperçus un peu tard que c’était Lola ; elle avait changé de rue. J’étais plus que gêné avec mon sac poubelle et mon menton mal rasé.

Mon cœur commença à s’emballer comme le moteur d’une Ferrari vingt-quatre soupapes poussé dans ses derniers retranchements. Je ne pouvais plus reculer ; elle m’avait reconnu et venait vers moi en remuant ses fesses pour m’exciter davantage. Elle eut un petit sourire pervers, vicieux, angélique, craquant, mystérieux, je ne sais plus… J’oubliais les allumettes et je me jetais à l’eau en lui disant :

- J’attends toujours ma récompense ! 

C’est alors qu’elle me répondit, en me présentant ses seins pointus comme des poires sur un plateau :

- Mais, tu l’as déjà eue, ta récompense, mon chéri ! 

A cet instant précis, je me dis que j’allais certainement rejoindre Monsieur Ladérovitch, mon voisin atteint de la maladie d’Alzheimer.

Apparemment j’avais tout oublié…

A suivre

  

Notes :

1-La Sonate pour piano no 23 en fa mineur, op. 57, dite l'«Appassionata», a été composée par Ludwig van Beethoven entre 1804 et 1805. C'est sa vingt-troisième sonate sur trente-deux.

 


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posté le 24-03-2013 à 15:54:22

Grasse (37).

Lorsque Jeanne devient jalouse...
***

Ce que je vis alors m’accabla…

Les pneus de ma voiture n’étaient pas crevés !

Je voyais Coqualo et Gédebras s’approcher de moi. Comment leur expliquer la situation ? Avec leur mauvaise foi habituelle, c’est sûr qu’ils allaient m’accuser d’être le responsable de la déprédation de leur voiture, puisque la mienne n’avait rien subi.

Monsieur Coqualo attaqua le premier :

«  Alors, vos pneus ne sont pas crevés ! C’est vraiment bizarre ça ! »

Monsieur Gédebras renchérit :

« Ne serait-ce pas vous par hasard l’auteur de ces actes délictueux ? »

Que répondre à ça ? Leurs soupçons étaient légitimes, mais il n’y avait pas de preuve formelle.

J’essayais de me défendre comme je pouvais :

« Ma voiture était garée au bout de la rue, sous un lampadaire, c’était un endroit vraiment trop exposé pour celui qui a fait ça ! »

Ma logique semblait avoir autant d’effet que le frôlement d’une plume sur un mur en béton. Monsieur Coqualo, homo converti sur le tard, gardait au fond de son cœur, un zeste d’humanité. Il sembla avoir un peu pitié de moi en regardant mon visage décomposé. Il adoucit sa voix pour me dire :

« Remarquez que ça pourrait être Monsieur Ladérovitch qui n’a plus toute sa tête ou alors des amis de la pute ! »

Monsieur Gédebras se calma un peu lui aussi :

« Il faudrait avertir la police pour qu’elle fasse une enquête ! »

« C’est la meilleure solution ! » reprit Monsieur Coqualo et il ajouta :

« Je vais téléphoner à Pipo et Aldo, mes deux amis CRS ! »

Je réfrénais un sourire en me souvenant de Pipo et Aldo, en petite tenue, maquillés comme des folles, lors de la soirée du coming out de Monsieur Coqualo et je me dis :

« Avec eux, je ne risque rien ! »

Ce jour-là, Lola ne tapinait pas dans la rue et elle disparut quelque temps.

Pour être honnête, moi je pensais que les auteurs de ces attentats devaient être des amis de Paulo qui voulaient se venger de l’attitude hostile des copropriétaires à l’égard de Lola. Mais je ne dis rien, bien sûr, pour ne pas lui procurer de graves ennuis.

Il était presque huit heures et je devais absolument rejoindre mon lycée pour ne pas être en retard. Je démarrais en trombe en faisant vrombir les 155 chevaux de mon moteur Alfa-Roméo seize soupapes pour narguer mes deux voisins qui me regardèrent, ébahis. 

J’arrivais juste à l’heure dans la cour de l’établissement et je passais, sans la voir, devant Jeanne qui dut penser que je lui faisais la tête.

A la récré de dix heures, elle vint s’asseoir à côté de moi, à ma droite, sur le fauteuil bleu-pétrole qui avait besoin d’un bon nettoyage. Elle voulut faire de l’humour puisqu’elle me dit :

« Hello darling! »

Je répondis alors :

« Buna ziua draga ! »

C’était « bonjour chérie » en roumain, une phrase que j’avais relevée sur internet quand je draguais sur le web une fille de Bucarest…

Jeanne crut que les élèves que je venais d’avoir, m’avaient rendu fou et alors sa fibre maternelle (qui faisait tout son charme) se réveilla ; elle me dit :

« Tu veux que j’aille te chercher un café ? »

Je refusais poliment en prétextant que le café provoquait sur mon cœur des palpitations assez désagréables. C’est à ce moment-là, que Marilyn, la prof de philo, vint s’asseoir à ma gauche. Elle m’expliqua que les pensées de Platon ne passaient pas bien chez ses élèves de terminale. Je ne voyais que son visage, mais peu à peu s’insinuèrent dans mon cerveau des souvenirs peu catholiques de la soirée que j’avais passée avec elle, juste avant l’arrivée d’Emile, son futur ex-mari, tueur à ses heures. Marilyn soupira, se leva  et en regardant ma braguette, elle me dit :

" Je me sens toute molle aujourd’hui et toi ? "

Elle me tendait la perche pour que je lui répondisse:

" Moi, je me sens tout dur ! "

C'est ce que je fis. Elle éclata de rire et répliqua:

" Je vais me chercher un café. Tu en veux un aussi ? "

Je lui fis un sourire de première classe et je répondis :

«  Oui, merci, tu es gentille, le café me détend ! »

C’est alors que Jeanne, devenue rouge comme une « peony » (1) se leva brusquement en me lançant un regard qui ne rata pas sa cible. Pour elle, j’étais virtuellement mort, poignardé par ses yeux en attendant de me faire tuer réellement par Emile, le mari jaloux de Marilyn…

Décidément, le métier de prof est bien dangereux…

A suivre

Notes :

1-   Peony : pivoine en anglais.

 


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posté le 20-03-2013 à 08:27:35

Grasse (36).

            

Cette nuit-là, les heures coulèrent comme à rebours. Vouloir dormir, lorsque Lola m’avait tutoyé pour la première fois, relevait d’une pure fantaisie. Mon lit fut le témoin muet de mon agitation et presque de mon délire. La nuit engloutit tout, c’est une mer agitée pour les insomniaques comme moi, une dérive du temps, un voyage incohérent dans un monde ouaté, un thermostat déréglé comme un schizophrène, sans logique, sans but, une errance vers le petit matin.

Lola voulait me récompenser du service que je lui rendais : faire parvenir à Paulo, son mec, taulard pour quinze ans encore à la prison de Grasse, ses cigarettes préférées. J’avais accepté pour ses beaux yeux, ses jolies fesses qui remuaient comme si elles avaient une vie propre et ses seins-coups-de-poings, véritables uppercuts qui vous mettaient KO en moins de deux minutes. Devant elle, j’abdiquais, j’abandonnais, je jetais l’éponge, j’étais une larve avec des jambes qui flageolaient, comme si elles étaient en caramel mou abandonné au soleil.

Depuis que j’étais devenu amoureux de cette fille, je désirais lui faire l’amour et cela devenait une obsession. Mais la situation se compliquait, car mes sentiments pour ELLE bannissaient toute relation vénale. Poursuivais-je une chimère : me faire aimer par une pute ? Son corps était infidèle à Paulo, mais son cœur pouvait-il battre pour quelqu’un d’autre ?

Dans mes fantasmes les plus macabres, je me demandais, si ce que je lançais à Paulo par-dessus la coursive, étaient bien des cigarettes. N’était-ce pas plutôt de la drogue ? Et alors, je me voyais arrêté comme un dealer, moi le prof plus sérieux qu’une image pieuse. J’imaginais le procès, le procureur qui m’accablait et le verdict me condamnant à deux ans de détention dans la prison de Grasse, dans la cellule de Paulo. Je me voyais assis à côté de lui, passant de longs moments à parler de Lola, notre amour à nous (surtout à moi, car je crois que Paulo n’a pas de cœur).

Et la récompense, je l’attendais comme on attend un orage au Sahara. Pourquoi Lola ne se décidait-elle pas à m’accorder ses faveurs ? Me trouvait-elle trop laid pour elle, trop nul peut-être ? Mais tout cela compte-t-il pour une pute ?

Le matin arriva en retard, comme une lettre à petite vitesse. Je m’étais endormi vers trois heures, épuisé par une bataille sans merci contre mon réveil muet comme une statue ; il ne « tictacquait » pas, il se contentait de faire défiler devant mes yeux hagards des chiffres lumineux rouges avec la régularité d’un TGV un jour de grève.  

Je sortis de mon immeuble à 7h30 pour aller travailler et je plongeai dans une situation plutôt anachronique :

- Mlle Belœil était en pleurs. Elle tenait son chien cookie dans ses bras.

- Monsieur Coqualo courait dans tous les sens, poursuivi par sa femme la nympho du local à poubelles.

- Monsieur Gédebras, le manchot, hurlait en projetant ses bras  son bras vers le ciel.

- Monsieur Laderovitch, l’Alzheimer, commençait à retrouver sa mémoire.

Mais que se passait-il dans cette rue habituellement très calme ?

Monsieur Coqualo, l'homo, vint vers moi et, en me tripotant le bras, il me cria :

« Mais vous avez vu, vous avez vu ? Tous les pneus de nos voitures ont été crevés durant la nuit ! »

Et sa femme-langue-de-pute ajouta :

« Ça, c’est un coup de votre Lola ! »

Ma Lola ? J’aurais bien aimé que cela fût vrai !

Je marchais quelques mètres pour rejoindre ma voiture et ce que je vis alors, m’accabla !...

A suivre

 


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posté le 15-03-2013 à 14:20:57

Grasse (35).

Musée de la parfumerie.

(Grasse)

Grasse, ville parfumée à ses heures et quand le vent souffle comme il faut. Grasse, il faut le dire, est une ville où l’on s’ennuie. C’est vrai que Cannes et Nice ne sont pas très loin. Mais il faut y aller en voiture et trouver à se garer. Par contre j’aime bien rentrer chez moi à pieds, après les cours, même si je rencontre parfois des élèves qui font semblant de ne pas me voir ou des parents que je repère à la façon qu’ils ont de me dévisager comme s’ils avaient rencontré un yéti   échappé de l’Himalaya.

Quand j’arrive dans ma rue, mes yeux scannent les trottoirs étroits pour détecter la présence de Lola qui tapine à des heures régulières. Une vraie fonctionnaire du sexe tarifié. Quand je la vois, de loin, mon cœur rajeunit et je me sens comme un adolescent amoureux. Lola, c’est le sexe sans problème, à la portée de la main et des bourses  de la bourse, du moins je le suppose, car elle n’affiche pas ses tarifs. Elle ne vient plus dans ma coursive, chassée par ce diable de Coqualo aidé par Mr Gédebras, le manchot, son acolyte malfaisant.

Lola m’a repéré et elle se dirige vers moi en remuant des hanches, sans doute involontairement, presque génétiquement. Je me demande, si un jour, j’arriverais à lui proposer une partie de « jambes en l’air », mais où ? Je ne sais pas à quel endroit elle emmène ses clients, peut-être dans sa voiture qu’elle gare dans une ruelle proche et mal éclairée ou bien à l’hôtel H….. qui dresse sa devanture décrépie sur une petite place plus triste qu’un jour pluvieux.

Lola est très proche de moi maintenant et je me sens matelot sur une chaloupe qui prend l’eau. Moi, j’ai tout juste envie de lui crier « je t’aime », mais est-ce possible avec une pute ? Elle ne m’a jamais dit « chéri, tu viens ? », phrase archaïque c'est sûr, souvenir de mes lectures anciennes. C’est peut-être à moi de parler ? Je m’exerce à voix basse, « c’est combien ? ». Ça sonne faux, c’est trop direct, alors j’essaye une autre phrase « quels sont les tarifs de vos prestations ? » C’est nul, on dirait que je m’adresse à un garagiste. Lola, c’est le garage où je voudrais garer mon Alfa Roméo…

Elle est maintenant à cinquante centimètres de moi et je n’ai plus rien à imaginer, car je vois ses seins durs et en forme de poires, à peine cachés par un teeshirt moulant. Son parfum efface celui de la ville et crée autour de nous une sphère immatérielle, un petit cocon hors du temps dans cette rue déserte ou presque, car les chats tapinent aussi. Sait-elle que je suis professeur ? Peut-être a-t-elle gardé de très mauvais souvenirs de sa scolarité ? Pour en être arrivée là, j’imagine que ce n’était pas une surdouée pour les études.

Elle me regarde et je vois dans ses yeux brillants des étoiles plus palpitantes que celles qui se trouvent dans la constellation d’Orion, ma préférée. J’ai l’impression que ses pupilles sont un peu dilatées ; se droguerait-elle par hasard ? Ou peut-être a-t-elle un regard de myope.

Lola, ma jolie taupe, Lola mon amour à moi. Je me jette à l’eau, j’ouvre la bouche pour lui demander…Lui demander quoi ? Je bredouille, mes mots se coincent dans ma gorge, tombent en panne dans ma bouche ; je ressemble à Régis C….., un élève de CPPN que j’ai eu dans ma jeunesse et qui n’arrivait pas à s’exprimer.

Lola a un petit sourire presque attendri devant ce débile qui bafouille, moi, spécialiste en mécanique quantique, mais nul en amour…Elle me tend une cartouche de cigarettes et me dit :

« C’est pour Paulo ! »

C’est tout. Et elle s’en va. Je suis déçu, mais elle revient sur ses pas pour me dire :

« Je tiens toujours mes promesses, ne t’en fais pas ! »

Elle m’a tutoyé. Ça y est, je chavire ; ma chaloupe coule…

A suivre

 

 


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posté le 11-03-2013 à 21:29:37

Grasse (34).

Femme assise.

(Picasso).

 

Un peu étonné par l’attitude de Jeanne, je fus bien obligé de regarder entre ses cuisses rondes. La pénombre de la salle des professeurs n’offrait pas un éclairage idéal pour ce genre d’observation scientifique. Je ne voyais que du noir et je me demandais si c’était du lard ou du cochon, heu non, je voulais dire, une culotte ou une toison… J’avais envie de lui demander, de rester comme ça, pendant que j’allais chercher mes lunettes que j’avais bêtement abandonnées sur la grande table. Mais je n’ai pas osé, car je suis un grand timide, moi !

Jeanne me regarda avec un demi-sourire et murmura :

« Voilà, tu es content ? Mais c’est la dernière chose que je fais pour toi ! »

Content, content, c’était vite dit car j’arrivais à la conclusion suivante :

« Si elle ne porte pas de culotte noire, elle n’est pas épilée ! ».

Elle se leva pour aller prendre ses élèves et je la suivis dans l’étroit escalier qui nous faisait descendre dans la cour. Avant d’y être, je me penchais vers son oreille pour lui dire :

« Il faudra que tu fasses mieux la prochaine fois ! Je te donnerai les instructions nécessaires en temps voulu, dans ton casier… »

Elle se retourna pour me lancer un regard de haine qui me décapita et elle cria presque : 

« Tu n’as qu’à aller voir ta pute ! »

J’aurais bien aimé, moi, que Lola fût ma pute ! Mais c’était celle de Paulo, mon voisin à la prison de Grasse.

A la récréation de quinze heures, je m’installais à côté de Marilyne, la prof de philo. J’avais envie de sentir sa cuisse musclée contre la mienne, histoire de soulager mes neurones, après une heure de cours avec les secondes, seulement capables de compter les mouches, même quand il n’y en avait pas. Effectivement, la cuisse de Marilyne, transféra mon énergie intellectuelle située probablement dans mon cortex cervical, vers un endroit magique où avaient lieu de mystérieuses réactions chimiques qui transformaient le mol argile en acier et inversement… Elle se pencha vers moi et glissa dans mon oreille :

« Tu as le bonjour d’Emile ! »

Emile, c’était son futur ex-mari, certainement psychotique et assassin à ses heures. Elle me tendit, en riant, un bristol où figurait une invitation à son club de tir à l’arc. Moi, je n’avais pas envie de jouer aux indiens avec un fou capable de m’attacher à un totem pour me cribler de flèches.  Je refusais donc cette invitation dangereuse. Lola gloussa, en me traitant de peureux.

Jeanne entra dans la salle après un long passage aux toilettes. Elle nous regarda à la dérobée et se précipita vers son casier, qu’elle ouvrit, je crois, avec une main tremblante. S’attendait-elle à trouver mes instructions ? Elle se retourna vers moi et me transmit, de loin, un message brouillé. Etait-elle déçue ou soulagée ?

A suivre

 


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posté le 07-03-2013 à 09:05:13

Grasse (33).

Un prof, parmi tant d'autres...

+++

Je m’étais engagé un peu vite avec Lola concernant les cigarettes de Paulo, son protecteur, taulard dans la prison de grasse. N’allais-je pas être obligé de poursuivre ce petit jeu dangereux ? Et tout ça pourquoi ? Pour les beaux yeux et les fesses d’une fille qui tapinait devant mon immeuble…

L’après-midi, j’avais cours de 14h à 17h avec des secondes en classe entière, ce qui était légèrement stressant. Alors avant d’entrer dans l’arène (la classe), je fis un petit tour dans la salle des profs, une demi-heure avant le début du marathon. L’ambiance était morose. Les quelques professeurs qui étaient là, semblaient tous porter une lourde enclume en fonte sur le dos. La fatigue du matin pesait sur leurs neurones et avachissait leur corps et je me demandais comment ils allaient terminer la journée. On était une bande de limaces décérébrées, sans réaction devant l’adversité, tous condamnés à une lourde peine, condamnés à vieillir de concert avec des manies de préretraités… Jeanne était assise dans un coin. Elle me lançait des regards que je ne comprenais pas, des invitations muettes à aller m’installer à côté d’elle. Je préférais parler avec Philippe, prof de maths à ses heures. Il était grand, massif et de corpulence assez molle. Il discutait beaucoup, mais agissait peu. Souvent il me décrivait ses problèmes qui tournaient autour de son incapacité maladive à accomplir les tâches habituelles de la vie quotidienne. Il me racontait que sur son bureau, s’entassaient des dizaines de lettres, qu’il n’arrivait pas à ouvrir, que parfois il s’asseyait dans son fauteuil et qu’il n’arrivait plus à se relever, pour aller manger par exemple. Il restait comme paralysé pendant des heures, à ne rien faire et finissait par y passer toute la nuit. Il n’avait pas le courage de sortir, d’aller au restaurant, de faire du sport… Rien, dans le pays des unaus(1), il aurait été le roi ! Mais il était sympathique, un peu philosophe et apprécié par ses élèves (allez savoir pourquoi). J’appris un jour, que Philippe, entrant chez lui après une dure journée de labeur, constata que sa femme avait disparu avec toutes ses affaires ; elle l’avait abandonné ! Elle lui avait laissé une lettre d’explications, qu’il n’ouvrit jamais.

On approchait des quatorze heures et un à un, les profs quittaient la salle pour aller chercher leurs élèves. Ils avaient tous, la tête de condamnés à mort perpétuité, en début de peine. Seuls, quelques-uns souriaient, ceux, certainement, déjà atteints de démence précoce.

Le hasard fit que Jeanne et moi, restâmes seuls un instant. Elle me fit un petit signe de la main pour que j’aille la rejoindre dans la rangée de fauteuils de couleur bleu-pétrole, collés contre la grande vitre qui donnait sur la cour. Je voulais encore être méchant avec elle, je me forçais souvent beaucoup, mais là, dans les tranchées du lycée, avant la grande bataille de l’après-midi, je devais me montrer solidaire. J’allais donc vers elle, avec un demi-sourire qui ne voulait rien dire. Elle portait une jupe de couleur anthracite, certainement un mélange laine-lycra qui était souple et tenait chaud. Je restais debout devant elle, muet comme une carpe enrouée. Volontairement, elle laissa tomber un stylo à mes pieds et elle me dit :

« Alain, sois gentil s’il te plait, tu peux ramasser mon stylo ? »

Il me restait un soupçon de galanterie bien congelé et ayant dépassé certainement la date de péremption. Alors je me baissais pour ramasser l’objet chu (2)  sur le sol.

C’est à ce moment-là, qu’elle écarta ses jambes…

A suivre 

Notes :

 

1 : unau : mammifère vivant en Amérique du Sud et communément appelé paresseux.

2 : chu : participe passé du verbe choir (tomber).

 


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posté le 02-03-2013 à 15:17:52

Grasse (32).

****

Toute la nuit j’ai pensé à la phrase de Lola :

« Merci, merci, je saurai vous récompenser… ! »

J’imaginais des choses, des situations plus ou moins scabreuses, des scénarii dignes des films X interdits au moins de trente ans. Les heures avaient la lenteur des escargots dépressifs peu pressés de plonger dans de l’eau bouillante. Je me levais vers une heure trente pour aller boire un peu d’eau dans la cuisine : j’avais la démarche d’un scaphandrier retraité victime de rhumatismes arthritiques.

A deux heures, je m’installais dans mon canapé en face de ma chaîne Hi-Fi, juste à égale distance des deux baffles plutôt encombrantes. Je plaçais un Cd de jazz dans mon lecteur. Le jazz ancien transforme la nuit, en brume légère et semble avoir un pouvoir de lévitation qui me faisait planer au-dessus du canapé. J’écoutais en boucle un air de Glenn Miller, « Moonlight Serenade », que Jeanne, la prof d’anglais aurait traduit par « Sérénade au clair de lune ».

Cliquez sur la flèche verte,
pour écouter « Moonlight Serenade »

 

A trois heures vingt-huit, plutôt ramolli par cette litanie d’un autre temps, je plongeais dans l’irraisonnable : boire un verre de whisky ! Une pure folie, vu que je supportais très mal l’alcool. Je voulais tout simplement assommer mes neurones excités par la promesse de Lola. La bouteille de whisky était encore presque pleine et légèrement  poussiéreuse. Je remplis la moitié de mon verre, décidé à boire pour oublier. C’est alors que s’insinua dans mon esprit, une autre promesse, plus celle de Lola, non, mais celle que je lui avais faite, moi, concernant la cartouche de cigarettes que je devais lancer à Paulo, son mec, son protecteur, qui purgeait une peine de quinze ans de prison pour un délit inconnu de nous. Mais dans quel guêpier m’étais-je fourré ? Et n’allais-je pas commettre un délit pour les beaux yeux de la meuf de Paulo ? Et quand j’étais sur le point de renoncer, une petite voix lointaine me murmurait dans l’oreille : 

« N’oublie pas la promesse de Lola ! »

Pourquoi faire simple, quand on peut faire compliqué ? Pour posséder cette fille, il me suffisait de la payer ; c’était une pute après tout !

Mais voilà, je l’avoue, j’étais tombé amoureux d’elle.

Au petit matin, je n’avais encore rien décidé ; j’oscillais, comme un alcoolique aboulique entre « faire plaisir à Lola » et « respecter » la loi. Heureusement que ce matin-là, je n’avais pas cours, car vers dix heures, j’entendis les cris caractéristiques des taulards qui prenaient l’air au cours de leur promenade. A dix heures cinq, je me hasardais dans la coursive pour jeter un œil dans la cour de la prison. Paulo, était au-dessous, la tête levée vers le ciel. Il attendait la « livraison » de toute évidence. Alors, prenant mon courage à deux mains (phrase imprononçable par Monsieur Gédebras, le manchot), regardant à gauche et à droite pour vérifier que Monsieur Coqualo n’était pas là, je lançais la cartouche de cigarettes à Paulo qui l’attrapa prestement. On a beau avoir un QI d’huitre déficiente mentale et être plus ignorant qu’un Shadock, on n’en est pas moins adroit. Paulo me regarda fixement et leva le pouce vers moi en guise de remerciement. Ca y est, j’avais un nouvel ami !

Je vous raconterai plus tard, comment Lola tint sa promesse…

A suivre

 


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posté le 27-02-2013 à 14:21:34

Grasse (31).

 

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Un conseil de classe laisse des traces ! Passer près de douze heures consécutives au lycée (de 8h à 20h) ramollit notre substance grise, nos muscles et tout ce qui va avec…Alors on est pressé de rentrer chez soi pour dormir, dormir, dormir et oublier les élèves, l’administration et même les collègues qui deviennent des tartines nutellisées (1)  pratiquement inconsommables. On oublie tout et on se dit que la maladie d’Alzheimer nous guette à chaque coin de rue de la ville qu’on ne reconnaît plus. Grasse, la nuit, ressemble au désert de Gobi (2) avec des lampadaires qui n’en font qu’à leur tête, des magasins fermés, aux néons boiteux et des chats en goguette qui cherchent des femelles volages. Je fus largement heureux quand, par hasard, je me retrouvai devant mon immeuble aux stores baissés, géant de béton inaccessible, qui dort depuis des décennies. C’est à ce moment-là, comme l’ogre des contes de fées, que l’on a besoin de chair fraîche. Et Lola faisait les cents pas sur le trottoir, passant et repassant devant le hall en remuant les fesses, réflexe conditionné acquis au cours des longues heures passées à tapiner, même quand il n’y avait personne. Lola, en louve affamée, reconnut en moi une proie facile. C’est vrai que je l’avais regardée un instant et considérée comme une bouée providentielle. Lola accéléra le pas et se dirigeait vers moi en oscillant comme une chaloupe sur une mer voluptueuse. Moi, incapable de réfléchir et de prendre une décision je devins le roi des abouliques (3), perdu dans la rue de l’oubli. Quand elle fut près de moi, son parfum se mélangea à celui de la ville qui planait par intermittence, fusant des cheminées des usines qui fabriquaient des senteurs enivrantes. Je m’attendais à « tu viens chéri ? », mais elle me dit :

« Monsieur, je sais que vous êtes gentil, vous ! Je ne peux plus aller sur la coursive à cause de Monsieur Coqualo et de tous les copropriétaires qui m’ont déclaré la guerre. Et Paulo, à cause d’eux, est privé de ses cigarettes préférées. Alors, si vous voulez bien me rendre un petit service… »

Devant mon air ahuri de débile profond, elle me tendit une cartouche de cigarettes en ajoutant :

« Si vous pouviez jeter ça à Paulo, demain lors de sa promenade dans la cour de la prison… »

J’avais la tête d’un ver luisant qui n’éclairait plus, un reliquat de vie oublié par le bon Dieu.

Mon vocabulaire se réduisit alors à un « heeuuu » peu expressif. Lola, pour me convaincre, avança vers moi ses seins plus agressifs que les guerriers mandchous de la Chine antique. Ses tétons, durcis par le froid, pointaient sous son chemisier comme les clous de la planche d’un fakir. Moi, j’étais ailleurs !

Elle émettait un magnétisme qui commençait à agir sur la partie métallique du mâle que j’étais…

Je tendis la main et je pris la cartouche de cigarettes. Sur le visage de Lola se dessina un sourire de madone ; moi je me sentais devenir un ange…

En partant, elle se retourna vers moi et me lança :

« Merci, merci, je saurai vous récompenser… ! »

Et à cause de cette phrase, je ne pus dormir de la nuit…

A suivre

Notes :

 

1 : Tartines de Nutella.

2 : Le désert de Gobi est une vaste région désertique comprise entre le nord de la Chine et le sud de la Mongolie. Il englobe environ un tiers de la surface de la Mongolie.

3 : Aboulie : en psychiatrie,trouble mental caractérisé par une incapacité à décider ou à entreprendre.

 


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1. Kriemhild  le 27-02-2013 à 21:31:09  (site)

Bonsoir !

La dernière fois que je suis venue sur ton blog, je répondais au pseudo de Brunhilde et toi, tu étais prof de collège. Comme on peut le voir, les choses ont changé !
J'espère quand même que tu te plais en lycée.

Bonne soirée

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posté le 23-02-2013 à 08:06:40

Grasse (30).

Conseil de classe dans l'antiquité.

C'était la belle époque...

 

« Tirons notre courage de notre désespoir même. »

( Sénèque ).

« Portasses ? » me dit Jeanne ?

Elle semblait ne pas apprécier ou ne pas comprendre ce subjonctif imparfait un peu désuet, je l’admets, mais que j’aimais utiliser parfois pour décontenancer mes interlocuteurs. Alors je reformulais mon souhait :

« Au conseil de classe des 1èresS1 de ce soir, j’aimerais bien que tu  ne portes pas de culotte ! »…

Elle me lança un regard chargé de haine, décapant comme de l’acide chlorhydrique. Alors, avec un ton inhabituel, elle fulmina :

« Pour qui me prends-tu ? Je ne suis pas une femme de mauvaise vie, moi ! »

Elle n’arrivait pas à se défaire de son vocabulaire d’un autre temps, de phrases de vieille fille coincée.

Alors, juste pour lui faire un peu de mal, je lui répondis :

« Oh, ce n’est pas grave. Tant pis si tu ne veux pas me faire plaisir ! »

J’essayais ainsi d’introduire dans son cerveau, un sentiment de culpabilité qui laisse des traces et qui empêche de bien dormir la nuit.

Jeanne se leva brusquement et sans répliquer, quitta la salle des professeurs en martelant le sol avec ses talons de quatre centimètres de haut.

Je ne la revis pas à la récréation de l’après-midi ; elle avait dû rester dans sa classe pour éviter de me rencontrer.

Les élèves de 1èreS1 que j’eus à quinze heures furent particulièrement tranquilles et studieux : ils appréhendaient leur conseil de la soirée. J’en profitais pour essayer de savoir qui était exactement le neveu de Monsieur Coqualo, sans succès car j’imaginais que ce neveu devait avoir une attitude un peu efféminée, ce qui était ridicule puisqu’en principe, l’homosexualité n’est pas héréditaire.

A 18h30 je me dirigeais vers la salle de réunion où devait se tenir ce conseil des professeurs. Quelques collègues fatigués étaient déjà là, assis autour d’une chaîne octogonale formée de tables collées, à la va-vite, les unes contre les  autres. L’usure de la fonction et le découragement avaient creusé un maillage de rides irrégulières sur le visage de ces fantassins de l’éducation nationale, tous placés en première ligne, souvent blessés, mais avançant toujours, la tête haute, conscients qu’ils devenaient de jour en jour de la chair à canon. Dans cette salle, surpris par le silence, ils récupéraient des forces en vue de la bataille du lendemain matin. Jeanne était assise juste en face de la porte, seule, sans voisins à sa gauche et à sa droite. Elle attendait peut-être que j’allasse (1) m’asseoir à côté d’elle, mais je l’ignorai complètement, préférant me placer près de Séraphine, la prof de lettres classiques, capable de déclamer du Sénèque (2) en latin devant des élèves médusés, dont le vocabulaire imprécis et restreint, embrumait leur réalité quotidienne. Jeanne nous regardait. Ses yeux cachaient bien des mystères. Elle essayait de deviner ce que je pouvais bien raconter à Séraphine pour la faire rire autant. Le proviseur aussi nous regardait parfois avec un rictus d’adjudant-chef, prêt à mordre tous ceux qui ne respectaient pas sa parole sacrée, tous ceux qui polluaient ce sanctuaire et qui n’écoutaient pas sa messe en français. Sur l’écran blanc, déroulé sur un tableau vert mal effacé, défilaient les bulletins des quarante élèves, le bilan d’un trimestre peu satisfaisant. Que deviendront-ils quand ils seront adultes ? C’était une classe scientifique, on pouvait s’attendre à former des ingénieurs, des médecins, des chimistes travaillant à la fabrication de diverses drogues dans des laboratoires clandestins ou des chômeurs tout simplement. Quel sera le destin de ce tableau vert usé par la craie ? Dans quelle décharge allait-il finir ?

Le conseil se termina vers vingt-heures. La nuit était tombée depuis des lustres et nous sortîmes de la salle sur les genoux, plus fatigués que les pneus d’origine d’une Simca 1000 des années soixante.

Jeanne traînait pour ranger son carnet de notes et son stylo dans son sac rouge. De toute évidence elle m’attendait sans m’attendre. Moi, plus méchant qu’un herpès labial, je passai à côté d’elle comme on passe à travers un fantôme…

A suivre  

Notes :

 

1 : allasse : première personne du singulier du verbe « aller » au subjonctif imparfait.

2 : Sénèque, né dans l'actuelle Cordoue au sud de l'Espagne vers 4 av. J.-C., mort le 12 avril 65 ap. J.-C., est un philosophe de l'école stoïcienne, un dramaturge et un homme d'État romain du Ier siècle de l'ère chrétienne.

 

 


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posté le 18-02-2013 à 08:21:43

Grasse (29).

 

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Séduire Jeanne, ne fut pas ma mission la plus facile. J’en avais absolument besoin pour étouffer les rumeurs qu’aurait pu propager le neveu de Monsieur Coqualo, dont j’ignorais encore le nom. A défaut d’être belle et sexy, Jeanne était disponible et avait, je crois bien, un petit faible pour moi. Mais quelle montagne à gravir pour atteindre enfin le paradis des sens. Je me mis en tête de faire son éducation,

de façonner de la pâte à modeler informe en bacchante(1) affriolante.

Un après-midi, au lycée, vers 13h au retour de la cantine, l’estomac encore encombré par des coquillettes à la viande de nature inconnue, j’étais affalé, sur un fauteuil d’un âge incertain, dans la salle des profs, quand Jeanne vint s’asseoir près de moi. Pour lui faire croire que je dormais, j’avais baissé mes paupières et adopté l’aspect niais d’un patineur pakistanais. Dix minutes plus tard, je feins de me réveiller et je lui demandai d’aller me chercher un café. Pour cela je la regardais avec un air de cocker déprimé auquel elle ne résista pas. La pauvre, elle dut affronter la horde des élèves agglutinés autour de la machine à boissons située dans la cour du lycée. En l’attendant, j’observais le manège de Maurice, un prof d’EPS de cinquante-cinq ans environ, véritable macho et dragueur professionnel, tout l’opposé de moi ! Il s’était mis en tête de séduire une prof d’histoire-géographie de vingt-cinq ans, mignonne comme tout, blonde et diaphane. Je l’entendais débiter des sornettes à deux balles, sans s’apercevoir qu’il horripilait sa jeune collègue. Finalement, en gardant son calme, elle l’assomma en lui disant : 

« Tiens, mais tu as l’âge de mon père ! »

Maurice, vexé dans sa virilité, abandonna la partie, la queue entre les jambes, comme un vieux loup mordu par sa femelle.

Eliane, qui enseignait le français, entra à son tour dans la salle des profs et accomplit un petit cérémonial que je connaissais par cœur : elle remplaça les chaussures rouges qu’elle portait par les mêmes, mais noires qui se trouvaient dans son casier. Allez savoir pourquoi !

Peut-être parce qu’elle venait d’avoir les secondes-F, une classe difficile qui aggravait, de jours en jours, sa névrose obsessionnelle. Elle sortit de la salle en proclamant :

« Ô rage, ô désespoir (2)… ! »

Et il y a certains ministres qui veulent réduire nos vacances d’été, un oasis qui nous permet de ne pas sombrer dans la démence !

Jeanne revint avec ma tasse de café et me la tendit en souriant. Je trempais mes lèvres dans le liquide odorant et je lui dis :

« Mais il est froid ce café ! »

C’était faux, mais c’était la première étape de ma stratégie de lavage de cerveau.

A la sonnerie de quatorze heures, juste avant d’aller chercher nos élèves, je me penchai vers ELLE et je lui murmurais dans l’oreille : 

« Au conseil de classe des 1èresS1 de ce soir, j'aimerais bien que tu  ne portasses pas de culotte ! »…

A suivre

Notes :

1 : Femme saisie par la débauche et la lubricité.

2 : Le Cid de Pierre Corneille.

 


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posté le 13-02-2013 à 21:10:27

Grasse (28).

---

Sous l’effet de l’alcool, Jeanne me parlait de plus en plus en anglais, une langue que j’aimais beaucoup mais que j’avais négligée pendant mes études scientifiques. Je connaissais quelques expressions pas très présentables du genre « fuck me (1) » ou bien « do you want a blowjob (2)  ? », mais dans son brouhaha verbal, je n’arrivais pas à déceler ces mots « magiques » qui auraient été pour moi le signal de l’abordage.

Alors, je me hasardais, avec prudence, à poser ma main sur son genou droit et à la remonter vers la cuisse en retroussant sa jupe. Je fus étonné par la douceur de sa peau et par le rayonnement thermique qu’elle dégageait (3). Elle se laissa faire un instant, grisée par la boisson nationale des britanniques, mais soudain elle me dit :

- Alain, arrête, je ne suis pas comme la fille que j’ai vue au bas de l’immeuble !

Elle évoquait ainsi ma Lola, celle qui faisait le trottoir dans ma rue. Savait-elle seulement qu’avec les péripatéticiennes on allait directement à l’essentiel, c’est-à-dire l’acte sexuel sans préliminaires ?

Dans mon cerveau, l’effet pervers de la camomille commençait à se dissiper et je dois avouer que mon début d’érection n’était plus qu’un lointain souvenir.

« Grandeur et décadence ! » comme dirait Balzac.

J’eus alors un moment de nostalgie en pensant à Madame Coqualo spécialiste des « blowjobs » qu’elle pratiquait allègrement et sans état d’âme dans le local à poubelles.  

Jeanne perdit soudain la petite miette de sex-appeal qu’elle possédait quand je l’entendis ronfler (en anglais ? En français ?), la tête penchée vers l’avant, faisant ressortir un magnifique « double chin (4) ». Un peu frustré quand même je me dis que demain j’irai vider ma poubelle vers les 13h30…

Je réveillais Jeanne avec un baiser léger sur la joue et elle s’esclaffa :

- Tu n’as pas profité de mon petit somme pour me séduire au moins ? 

Je compris alors, pourquoi, à trente-cinq ans, elle était encore presque vierge…

A suivre

Notes :

1 : baise-moi !

2 : tu veux une fellation ?

3 : paroles de physicien…

4 : double-menton.

 

 

 

 

 

 

 

 


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posté le 09-02-2013 à 07:54:55

Grasse (27).

Jeanne, la prof d'anglais

ou Miss Camomille.


Madame Coqualo me lança un regard hérissé de clous. Moi, j’en profitais pour me rapprocher davantage de Jeanne et montrer à tous mes voisins que j’avais une copine. Monsieur Gédebras, le manchot, sortit à son tour du local à poubelles, avec un air plus que coupable et une tête rougeaude qui indiquait que dans ce lieu malodorant, il avait dû avoir une émotion paroxysmique avec Madame Coqualo qui ne se gênait même pas pour se pourlécher les babines. Son mari, lui,  tout excité qu’il était à faire des courbettes à Jeanne, n’avait rien remarqué.

Dans cet immeuble qui surplombait la prison de Grasse, tout le monde avait un air coupable. Monsieur Laderovitch, passa dans le hall par hasard, la tête ailleurs, près des nuages, oubliant dans la minute tout ce qu’il avait vu. Je poussais alors résolument Jeanne vers l’ascenseur pour rompre le contact avec toute cette bande de vers gluants, plus collants que de la glu de plombier.

En passant dans la coursive qui menait à mon appartement, Jeanne eut la peur de sa vie en entendant les cris des taulards qui s’excitaient en regardant ses jambes. Les pauvres, pour eux, Jeanne qui n’était pourtant pas un canon, représentait un tonneau de dynamite qu'ils auraient bien aimé sauter ou faire sauter...

On entra vite dans mon appartement et pour qu’elle se calmât un peu, je lui proposai un verre de Whisky. Elle me regarda avec un air niais et gloussa :

« Oh, je préfère une infusion de camomille si tu as… ! »

Devant ma tête étonnée, elle ajouta :

« Ou alors de la verveine ; allez faisons des folies ! »

Je filais dans la cuisine pour essayer de dénicher le pot en céramique où je gardais toutes mes tisanes en espérant qu’elles ne fussent pas périmées. J’y trouvais un sachet tout froissé de camomille dont la date de péremption était acceptable.

« Ce n’est pas gagné ! » pensais-je, en versant l’eau bouillante dans la tasse où gigotait le sachet.

Je rejoignis Jeanne dans le salon en portant à bout de bras un plateau avec la tasse de camomille pour elle et un verre de whisky avec deux glaçons pour moi. Je lui fis de nouveau le coup de « mes yeux doux » en lui murmurant dans l’oreille, comme aurait pu le faire Jean Gabin à Arletty :

« Soyons fous, échangeons nos boissons ! »

Et une nouvelle fois, pour me faire plaisir, elle accepta.

Ce fut le pire moment de ma vie : boire une tasse de camomille pour séduire une femme.

L’alcool ne tarda pas à agir sur le cerveau de la pauvre prof d’anglais, puisque soudain, elle me dit :

« Embrasse-moi ! »

Et elle me tendit sa joue. A ce rythme-là, j’aurais mis un siècle pour passer ma main entre ses cuisses.

Elle se laissa quand-même faire, quand je l’embrassais sur la bouche. Une bouche close comme une huitre revêche qui résistait héroïquement à la tentative d’intrusion de ma langue.

Saoulé par la camomille, mon cerveau plongea, un moment, dans mon passé, quand j’avais seize ans. Dans le quartier de ma jeunesse, il y avait des petites maisons individuelles qui ceinturaient une cour où nous jouions pendant des heures. Tout au fond, un passage étroit permettait d’accéder à une seconde cour plus petite où se trouvaient, ce qu’on appelait à l’époque, des buanderies. C’était là, le lieu propice à nos premiers ébats amoureux. Je me souviens d’une fille, plus âgée que moi, elle devait avoir dix-huit ans, qui se prénommait Maryvonne. Ah, les seins de Maryvonne, comme je les ai triturés, pelotés, soupesés… Jamais, dans ma vie, je n’ai retrouvé des seins aussi durs !...

Jeanne me secoua violemment le bras pour me ramener au présent et c’est à ce moment-là que je décidais de la surnommer « Miss Camomille », la fille aux seins mous…

A suivre

 


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posté le 04-02-2013 à 07:51:55

Grasse (26).

Le créneau de Jeanne,

la prof d'anglais.

Jeanne était un peu tendue, elle conduisait d’une manière très aléatoire. Je lui indiquais au fur et à mesure le chemin à suivre dans les rues de Grasse peu fréquentées à cette heure-là, heureusement pour moi.

Devant mon immeuble, pour se garer, elle fut obligée de faire un créneau. Je pensais :

« Ca y est, les ennuis commencent ! »

Il y avait pourtant la place pour trois voitures, mais Jeanne s’y prenait comme si elle conduisait un autobus. Je la laissais faire. Le crépuscule commençait à peser sur la ville et les lampadaires paresseux hésitaient à s’allumer. Jeanne serrait son volant de l’intérieur, mauvaise habitude que l’on retrouve souvent chez les femmes. Je ne faisais pas de commentaires pour ne pas la déstabiliser, mais j’imaginais que pour avoir son permis de conduire, elle avait dû s’y reprendre à plusieurs fois. Enfin la voiture fut garée tant bien que mal à environ cinquante centimètres du trottoir, un peu loin quand même…

C’est à ce moment-là, que presque malgré moi, je commençais ma drague à « deux balles ».

« Tu montes boire un verre ? » dis-je en lui faisant les yeux doux. Je la connaissais bien, Jeanne, elle ne pouvait pas résister à mes « yeux doux ». C’était le même regard que je lui lançais quand je lui demandais d’aller me chercher un café. Je savais qu’elle n’allait pas refuser. Et elle accepta avec un sourire gêné. Le hall d’entrée de mon immeuble était situé à une vingtaine de mètres et soudain Jeanne me dit : 

« Oh, Alain, regarde à droite, il y a une femme de mauvaise vie ! »

Elle avait un vocabulaire suranné, ma collègue. J’avais oublié ce détail important : c’était l’heure où Lola, la pute, commençait à tapiner dans ma rue. Elle avait un sourire moqueur, la meuf de Paulo le tolard ! Et moi je m’en voulais d’avoir commis cette erreur monumentale : que Lola me vît avec ma collègue devant mon immeuble. J’aurais tout de suite, accepté d’échanger Jeanne contre Lola, mais malheureusement, la réalité et les fantasmes ne font pas bon ménage.

Et Lola venait vers nous en remuant des fesses et moi comme l’autre jour, j’avais oublié le code d’entrée de mon immeuble. Elle approchait pendant que je commençais à taper les vingt-quatre combinaisons possibles du code. Mon cinquième essai fut le bon et je me dis qu’il devait y avoir un bon Dieu pour les crapules comme moi.

Je poussais presque Jeanne dans le hall comme pour échapper à un danger imminent : l’affrontement fatal de deux femelles amoureuses d’un mâle dominant (on peut toujours rêver non ?)

Ce n’était pas un bon jour finalement, car près des boîtes à lettres nous tombâmes sur Monsieur Coqualo qui rôdait comme d’habitude.

Il m’ignora complètement et fit un grand sourire à Jeanne en proclamant :

« Ha mademoiselle M….., quelle surprise ! Je suis très heureux de vous revoir. Vous savez, que vous êtes le professeur préféré de mon neveu ? »

« Merci pour moi ! » pensais-je, « et en plus, il est impoli ! »

C’est à ce moment-là que madame Coqualo sortit du local à poubelles…

 

A suivre

 


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